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Full text of "L'Afrique du Sud : dernier bastion ?"

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VOULOIR 



revue culturelle pluridisciplinaire 

parution trimestrielle 

automne 1988 - annexe du n°49 

Bureau de dépôt: Bruxelles 19 



Actes du colloque-débat du 8 
juin 1986 à l'Université de 

Genève 




L'Afrique du 

Sud: dernier 

bastion? 



Sommaire: 

Pieter J.S. BEZUIDENHOUT: L'Afrique du Sud: 

une perspective historique 

Dr. Werner PFEIFENBERGER: La politique sud-africaine 

de l'Union Soviétique 

Marc DONZEL: Le blocus financier contre l'Afrique du Sud 

Trystan MORDREL: Afrique du Sud: le tournant 

Robert STEUCKERS: «Un point d'appui pour soulever le monde»: 

géopolitique de l'Afrique australe 



Le colloque, dont voici les actes, a été orga- 
nisé par le Cercle Proudhon de Genève, dans 
les locaux de l'Université de la ville, le 8 
juin 1986. 

Nous remercions les organisateurs de ce 
Cercle pour la confiance qu'ils nous témoi - 
gnent en nous confiant le travail d'édition de 
ces actes. 

Pour tous renseignements, écrire à l'adresse 
suivante: 

Cercle Proudhon, 
Case postale 522, 
CH-1211 Genève 6 (Suisse). 



Editorial 



Sommaire 



Editorial, par Gert DEVILLIERS, 

page 2 

L'Afrique du Sud: une perspective 

historique, par Pieter J.S. 

BEZUIDENHOUT, page 3 

La politique sud-africaine de 

l'Union Soviétique, par le Dr. 

Werner PFEIFENBERGER, 

page 13 

Le blocus financier contre 

l'Afrique du Sud, par Marc 

DONZEL, page 22 

Afrique du Sud: le tournant, par 

Trystan MORDREL, page 30 

Géopolitique de l'Afrique 

Australe, par Robert 

STEUCKERS, page 38 

ADRESSE DE VOULOIR: 

BPBN°41, 

B-1970 Wezembeek-Oppem 

(Belg.). 

Direction: Robert Steuckers. 

Rédaction (pour ce numéro 

spécial): Philippe Hildenbrandt. 



Quelle est aujourd'hui la signification de l'Afrique du Sud pour 
un Européen? Pourquoi s'arrêter sur l'histoire récente de ce pays? 
Est-ce pour la croissance économique (1) qu'il connaît malgré 
les sanctions économiques ou encore pour le redressement de sa 
balance des paiements (2)? Certainement pas. Serait-ce à la sui - 
te de la politique d'accalmie réussie dans les cités noires où rè - 
gnait, il y a peu, une criminalité d'une rare violence? Non plus. 
Est-ce pour avoir réussi à devenir, dix ans après l'embargo in- 
ternational sur les ventes d'armes à destination de Pretoria, le 
douzième exportateur d'armes au monde? 

Non, ce n'est pas tellement dans ces domaines-là que se situe 
l'intérêt de la RSA pour un Européen. C'est en fait moins en 
Afrique du Sud que chez nous qu'il faut le rechercher. Car ce pays 
agit comme un révélateur de la duplicité et du racisme des Occi- 
dentaux contemporains, état de choses où se perçoivent des la- 
cunes dans la recherche d'alternatives humaines à la situation 
sud-africaine, caractéristiques de l'idéologie universaliste domi - 
nante dans nos pays. 

La duplicité. En juillet dernier, lors de la conférence décennale 
de Lambeth, des évêques anglicans venus du monde entier dé - 
clarèrent solennellement "comprendre la violence" comme mo - 
yen de libération. Desmond Tutu, le célèbre archevêque Xhosa, 
était tout sourire, il venait d'obtenir le soutien officiel de la 
Communauté anglicane pour son combat. Malheureusement, son 
plaisir fut vite gâché. Un évêque britannique fit perlinncmcnt 
remarquer que cela revenait à légitimer la lutte de TIRA. Sujet 
douloureux s'il en est en Grande-Bretagne. On procéda donc ra- 
pidement à un amendement moins comprehensif envers les 
"mouvements terroristes" européens. Deux poids, deux mesures? 

C'est avec grand intérêt que l'on remarquera également que nos 
bonnes âmes, si prodigues en belles paroles sur les droits de 
l'homme, paraissent souvent considérer les crimes racistes com - 
mis par des Noirs comme moralement moins condamnables que 
ceux perpétrés par des Blancs. Ne s'agil-il pas là d'un racisme à 
rebours? Car enfin, on semble trouver normal qu'un Noir, que 
l'on considère alors implicitement comme un «sauvage», adopte 
un comportement plus brutal, plus bestial qu'un Blanc. Les ré - 
cents massacres du Burundi nous rappellent qu'il existe de nom - 
breux conflits ethniques à travers le monde, qui sont bien plus 
sanguinaires, d'ailleurs, que celui qui oppose les différentes tri - 
bus (blanches et noires) d'Afrique du Sud. Gageons qu'on ne ver - 
ra pas de sitôt le Brurundi au ban des nations civilisées malgré 
la sujétion séculaire des Hutus. 

Cette même partialité affecte également nos médias qui négli - 
gent les événements qu'ils ne parviennent pas à interpréter au 
travers du prisme déformant de leur conception du monde. A-l- 
on jamais décrit dans les colonnes de nos journaux le lynchage 
de Maki Skosana? Cette femme noire était accusée par sa com - 
munauté d'être la maîtresse d'un Blanc, elle fut traînée dans la 
rue, battue à coups de pieds, et alors qu'elle protestait de son 
innocence (3) cl qu'elle était sur le point de mourir, de jeunes 
noirs l'arrosèrent d'essence et la brûlèrent vive. Ils piétinèrent 
vindicativement son corps jusqu'à ce qu'il n'en resta plus que 
des cendres sans forme. Quelques heures après cette mort atroce, 
un activiste noir reconnut à la TV ]'«innocence» de la victime. 
Où étaient nos bonnes consciences profesionnclles pour dénon - 
cer ce crime cruel, authenuquement raciste? 

Laissons de côté l'hypocrisie des opposants progressistes de 
Pretoria: car quel modèle alternatif réaliste et pacifique ont-ils à 
proposer? Beaucoup sont, en réalité, partisans de la politique du 

SUITE PAGE 37 




Le célèbre monumenl aux «Trekkersu, symbole d'un enracinement historique solide. 



L'Afrique du Sud: 
une perspective historique 

parPieterJ. S. BEZUIDENHOUT 



Lcopold von Ranke, qui fut probablemeni le plus célèbre de tous les historiens, disait ceci à propos de l'his- 
toire: «L'Histoire devrait juger le passé et préparer le monde contemporain pour l'avenir». 

A mon avis, personne ne discutera ce qui pour Ranke constitue l'objectif fondamental de l'histoire. Cependant, 
le débat est ouvert sur la façon dont l'homme interprète l'histoire — il lui arrive souvent de la modeler sur sa 
tournure d'esprit politique ou idéologique. L'histoire est aussitôt déformée, tout comme la perception contem- 
poraine qui s'y appuie, cette dernière, à son tour, contamine la pcrspecûve que l'homme a du futur. 

Toute interprétation de l'histoire d'un pays peut mettre gravement en péril son avenir: elle peut l'affaiblir. C'est 
la raison pour laquelle Ranke s'est montré 1res circonspect dans sa phraséologie. II a pris soin de dire que l'his- 
toire devait juger le passé cl que ce n'était pas à l'homme à le faire. Pour Ranke, les faits historiques parlent 
d'eux-mêmes. 

Une autre particularité peut entraîner une déformation de la perception que l'homme a du passé et donc sa per- 
ception de l'histoire contemporaine. C'est le cas lorsque des faits historiques sont délibérément oubliés, très 
souvent pour des motifs politiques ou idéologiques. 



Enfin, le manque total de perspective historique est aussi dangereux qu'une déformation ou une omission déli- 
bérée. Sans perspective historique, les éléments complexes et inapparents que l'on trouve invariablement dans 
tout pays tendent soit à être ignorés soit à être hypersimplifiés. Les média internationaux, qui tentent d'y cher- 
cher et d'y donner des solutions instantanées, sont les principaux responsables de cette situation. Le facteur- 
temps ne leur permet pas toujours de combiner les questions du jour avec une analyse historique détaillée. Ils 
transmettent donc les messages dans les grandes lignes en les illustrant d'images sélectionnées et ils obligent 
l'homme de la rue à adopter un point de vue moral sur des questions fort éloignées de son propre champ d'ex- 
périence. 

Cette méthode entraîne fréquemment de la confusion ou une frustration, spécialement quand le problème appa- 
raît finalement plus complique que ne le laissaient croire les média. 

n 

L'analyse de la situation sud-africaine, d'une point de vue historique ou non, a débouche sur l'image courante 
qui la caractérise sur la scène internationale. Dans son cas, on a eu recours à toutes les techniques d'interpré- 
tation que j'ai mises en évidence plus haut. 

On n'a toujours pas trouvé de solution à ce qui paraissait n'être d'abord qu'un problème racial. Il semble au 
contraire que la situation se complique de plus en plus. Pourquoi l'histoire sud-africaine ne nous instruit-elle 
pas comme Ranke l'a demandé? Peut-être devons-nous jeter un autre regard sur l'histoire sud-africaine telle 
qu'elle a été compilée par divers historiens au cours des années écoulées? 

Commençons par un examen de l'historiographie sud-africaine telle qu'elle se présente aujourd'hui. » 

m 

L'observateur intelligent remarquera immédiatement qu'une controverse fait rage actuellement sur la nature de 
l'histoire sud-africaine. En résumé, on pourrait dire qu'il s'agit d'une controverse libcralo-radicale. Au centre de 
la discussion, on trouve le problème des relations entre la politique raciale sud-africaine et son développement 
économique. Cette situation nous force à prendre en considération la plupart des paramètres de l'histoire sud- 
africaine au cours de ces trois derniers siècles. Cette étude nécessite une analyse approfondie de la vie écono- 
mique et politique contemporaine et — plus important encore — elle reflète les différents objectifs et les 
diverses prospectives d'avenir. Il n'est pas surprenant que cette controverse historique possède de larges 
ramifications en Afrique du Sud. 
Examinons d'abord l'interprétation libérale de l'histoire sud-africaine. 

IV 

En Europe, on base généralement sa perception de l'Afrique du Sud sur l'interprétation libérale. Ses racines 
s'ancrent dans la pensée libérale du 19ème siècle, celle-ci se caractérisant par des hypothèses relatives à l'unité 
fondamentale de l'humanité, à la dignité de la personnalité humaine, aux droits fondamentaux de l'individu, 
sans considération de race ou de croyance, aux bienfaits de l'éducation, au pouvoir de la raison et aux possibi- 
lités d'un progrès rationnel; l'Afrique du Sud suscite l'inquiétude au sujet des relations raciales. Les libéraux 
ont trouvé une unité de vue dans l'inquiétude qu'ils ressentaient pour les Noirs, dans leur meilleur intérêt, du 
moins tel qu'eux le percevaient (ce qui malheureusement ne correspondait pas toujours à ce que les Noirs res- 
sentaient comme étant leur intérêt). En ce domaine, leurs attitudes, leurs méthodes et leurs priorités avaient 
tendance à être plutôt politiques et moralistes qu'économiques. Us se sont généralement engagés à mettre fin à 
la législation discriminatoire pour assurer non seulement le règne de la loi mais également l'application des li- 
bertés civiles et de l'éducation libérale pour les individus de toutes races et — du moins dans le siècle passé — 
et à développer une démocratie libérale, non raciale et parlementaire, calquée sur le modèle britannique, avec le 
droit de vote universel ou limité. 

L'école historiographique libérale naquit en 1920 en Afrique du Sud; elle jouit très vite d'une audience crois- 
sante dans les universités anglophones et favorisa une opposition libérale grandissante vis-à-vis des gouverne- 
ments de l'Union qui, à l'époque, avaient des Afrikaners à leur tête. 

Les avatars de l'historiographie libérale 

L'interprétation libérale a rencontré un succès populaire important; elle se révélait persuasive d'autant plus que 
ses livres étaient largement lus dans le monde anglophone. L'opposition libérale au gouvernement sud-africain 
et sa répugnance pour l'Afrikaner s'étaient également accrues proportionnellement à son déclin politique des 
vingt-cinq dernières années. Cette hostilité se révéla particulièrement lorsque les Afrikaners commencèrent à se 
défaire des liens coloniaux qui enserraient l'Afrique du Sud, pour y mettre définitivement fin en 1960. Mais en 
même temps, et assez ironiquement, ils furent soumis aux attaques des radicaux et plus souvent encore, des 




Dans la lutte pour leur indépendance, face aux projets impériaux de Cecil Rhodes qui envisageaient de mettre tout le 

continent africain sous la coupe de l'Angleterre, depuis Le Caire jusqu'au Cap, les deux nations boers ont mené un 

combat anti-colonialiste. Leurs moyens étaient faibles, même si ion a pu conserver celte photographie d'une 

imposante pièce d'artillerie. 

radicaux Noirs. On les accusait de se montrer protecteurs et malhonnêtes dans leur perception du rôle que les 
Noirs avaient joué dans l'histoire sud-africaine. Il n'est pas faux de dire que l'Afrikaner est désorienté en Afrique 
du Sud car il est soumis aux attaques de la gauche comme de la droite. Qui plus est: ses idéaux ont été rejetés 
en bloc par le Sud-Africain Noir. Le libéralisme est finalement sur le point de quitter la scène politique sud- 
africaine; il n'est plus un facteur déterminant. Quelle est la raison de cet échec? Il n'a pas réussi à s'attirer le 
soutien des Noirs de l'étranger qu'il a pourtant soutenus si assidûment. Les opinions étrangères qu'il épousait 
se cantonnaient spécialement dans les mouvements libéraux européens et nord-américains. Quelles sont ces 
opinions? En résumé: les Afrikaners, soumis à une grande variété d'influences au début de leur histoire, ont 
développé, vers 1800, un degré inhabituel d'exclusivité culturelle et sociale et ont adopté un ensemble d'atti- 
tudes anti-progressistes. Avec les Africains installes sur leur frontière orientale, ils ont été confrontés à une 
population de loin plus nombreuse et beaucoup plus résistante que celles des premières sociétés non-euro- 
péennes qu'ils avaient rencontrées: les Hottentots et les Boshimans. Vers 1800 débutèrent les longues séries de 
guerres frontalières; leur interaction avec le commerce et la culture a caractérisé les relations euro-africaines du 
19ème siècle. Les Britanniques se sont installés vers 1806; ils importaient avec eux de nouvelles idées dyna- 
miques (économiques, politiques et sociales), nées dans une Europe en pleine mutation. Dans ces circonstances 
complexes,' des groupes de Britanniques aux intérêts libéraux différents — les missionnaires, les Setdersde 
1820, les politiciens de Londres — remportèrent plusieurs victoires en Afrique du Sud dont l'introduction de 
réformes législatives et constitutionnelles, une presse indépendante, l'égalité civile pour les Hottentots et les 
gens de couleur et la fin de l'esclavage. En franchissant la frontière lors du Grand Trek, les extrémistes Afri- 
kaners pouvaient échapper à celte libéralisation et vivre comme ils l'avaient toujours fait. Au cours de la se- 
conde partie du 19ème siècle, les Africains d'Afrique du Sud ont extrêmement souffert des événements. Malgré 
les efforts des missionnaires et de responsables compréhensifs, ils ont été minés par les guerres continuelles et 
par la voracité de la société européenne, désireuse de s'approprier des terres. Leurs terres ont été expropriées, 
leur base économique s'est trouvée appauvrie, leur culture détruite. Et pour toutes sortes de raisons (qu'il vaut 
mieux ne pas mentionner), le gouvernement britannique n'a soutenu que par intermittence les politiques libé- 
rales progressistes qu'il aurait dû appliquer. 

Les résultats cumulatifs du Grand Trek, de la Première Guerre des Boers contre les Britanniques en 1880-81, la 
Guerre Anglo-Bocr, désastreuse, et finalement l'Acte d'Union — dont le Gouvernement britannique finit par se 
laver les mains — compliquèrent encore la construction d'une Afrique du Sud libérale. 

L'impact des idées libérales sur les opinions étrangères 



On connut alors une période de frustration — qui culmina avec l'élection de 1948 lorsque l'idéologie politique 
afrikaner, le nationalisme, mit virtuellement fin à toutes futures aspirations libérales. Quels que soient ses 
mérites, l'école libérale des historiens, par ses omissions plutôt que par ses déformations délibérées, laissa une 
impression indélébile sur son audience à l'étranger qui peut se résumer de la manière suivante: 

1. Le problème sud-africain concerne fondamentalement les relations in ter-raciales — surtout celles qui règlent 
les problèmes entre Noirs et Blancs; 



2. Les Afrikaners ont été les premiers responsables de l'introduction de l'apartheid en 1948, ce qui, en soi, était 
un affront à la politique libérale d'intégration. 

3. La Grande-Bretagne, en tant que puissance coloniale, se prononçait en faveur des politiques intégrationnistes 
et tous les Sud- Africains anglophones avaient des idées libérales mais elles se voyaient contrecarrées par l'en- 
têtement de leurs compatriotes afrikaners. 

4. Tous les Sud- Africains étaient unis cl partageaient les mêmes opinions que leurs compatriotes anglophones. 

5. L'Afrikaner est devenu un anachronisme en cette époque moderne où nous vivons. 

On ne doit donc pas s'étonner que, d'une part, l'Afrique du Sud soit considérée comme un problème colonial et 
d'autre part, que ce problème puisse se résoudre assez facilement en étant tout simplement le pouvoir politique 
aux Afrikaners. Mais les libéraux ne voulaient pas nécessairement que le pouvoir soit transmis de l'Afrikaner à 
son compatriote noir sud-africain. Ils désiraient le voir transféré aux adeptes de leur philosophie — -à condition 
qu'ils soient de bonne souche coloniale. 

V 



Il n'est par conséquent pas surprenant que l'école radicale, s'opposant aux libéraux, ait exigé une révision 
drastique et fondamentale de l'interprétation libérale au cours de chaque période de l'histoire sud-africaine. 

Comme pour les libéraux, les racines de l'interprétation radicale s'ancrent profondément dans le 19èmc siècle; 
elles ont Marx comme référence ainsi que les attaques radicales contemporaines dirigées contre l'exploitation 
européenne des zones coloniales. 

Voici, en résumé, les arguments des radicaux: 

Au début, les comportements sociaux des Afrikaners n'ont pas été, comme les libéraux le croient, une source 
principale d'oppression raciale. En réalité, le traitement que les Afrikaners ont réservé aux Noirs placés sous 
leur contrôle était qualitativement différent du racisme qu'ils développèrent pour répondre aux besoins du capi- 
talisme industriel de la fin du 19ème siècle. Contrairement à ce que les libéraux prétendent, les Noirs ne furent 
pas désorientés par l'implantation au 19cmc siècle de la culture et de l'économie britanniques et puis subjugués 
par les Afrikaners, ils ont, en réalité, été submergés par la pression du capitalisme. Le capitalisme en Afrique 
du Sud ne pouvait tolérer ni une indépendance ni une concurrence économique africaine et toutes les législa- 
tions futures, élaborées par les différents gouvernements sud-africains, visaient à respecter ces objectifs. Ce fut 
comme un coup moral porté aux soi-disant forces progressistes des cercles libéraux quand on se rendit compte 
que l'Afrikaner n'était pas le seul responsable de l'invention cl de l'implantation de l'apartheid. Pour la première 
fois, ils avaient dû publiquement reconnaître que les premières lois d'apartheid n'avaient pas été établies en 
1948 mais en 1660 déjà, quelques années seulement après l'arrivée des Néerlandais au Cap. Ces lois avaient élé 
élaborées pour éviter toute friction entre les races. Ainsi une loi fut-elle volée en 1685 interdisant tout mariage 




Les principales communautés 
linguistiques en Afrique du Sud dans 
leurs régions respectives en 1980. 
Blancs, Bantous et Asiatiques 
(Indiens) se répartissent dans des 
zones géographiques distinctes, où 
l'on aperçoit en filigrane, les anciens 
sites occupés par les tribus noires- 
africaines ou les communautés 
boers. 



entre Blancs et Noirs. L'érosion systématique des droits économiques et politiques des Noirs débuta également 
bien avant la prise du pouvoir par les Afrikaners, en fait sous plusieurs Administrations coloniales britanni- 
ques. Les autorités britanniques se montrèrent d'ailleurs particulièrement intransigeantes: l'Afrique du Sud de- 
vait rester un pays de Blancs mais devenir également tout à fait britannique. Le Ministère Britannique réaffirma 
cette volonté en décidant d'exercer en 1899 un contrôle ferme sur toute l'Afrique du Sud. Celte décision pro- 
voqua une des premières et des plus sanglantes guerres anti-coloniales d'Afrique — entre les Boers et les Bri- 
tanniques. Ce conflit constitua également l'un des premiers chocs entre le nationalisme africain et 
l'impérialisme. Avec la Paix de Verecniging, Lord Milner devint le Haut Commissaire de l'Afrique du Sud 
britannique. 

Milner s'opposait violemment à ce que l'on accorde un pouvoir politique aux Noirs. Il a notamment dit: «Le 
pouvoir de l'homme blanc se justifie principalement par l'argument suivant: c'est le seul moyen possible d'é- 
lever le Noir, non à notre niveau de civilisation — on peut douter qu'il l'atteigne jamais — mais à un niveau 
beaucoup plus élevé que celui qu'il occupe à présent». 

En 1903, Milner nomma une commission sud-africaine pour les questions indigènes. Elle devait rendre des 
avis au sujet d'une politique indigène uniforme pour les colonies britanniques en Afrique australe. Cela offi- 
cialisait ainsi l'idée de ségrégation raciale pour les générations à venir et fournissait les bases pour de futurs 
gouvernements sud-africains après l'avènement de l'Union sud-africaine en 1910. Toutes les protestations des 
Noirs portant sur les implications de ses conclusions furent carrément repoussées par les autorités 
britanniques. Pour les Britanniques, on ne faisait que respecter ce qui existait déjà comme pratiques en usage 
depuis des siècles en Afrique du Sud. En fait la séparation des races était nécessaire pour différentes raisons 
économiques et politiques. Quand les Nationalistes afrikaners arrivent au pouvoir en 1948, l'apartheid est déjà 
complètement intégré au système poliûque et socio-économique sud-africain. Selon les radicaux, les élections 
de 1948 ne constituaient pas une tentative visant à s'éloigner du libéralisme — c'était simplement l'arrivée au 
pouvoir économique des Afrikaners. Pour les radicaux, on ne parviendrait pas à résoudre le problème sud- 
africain en vainquant un pouvoir afrikaner anachronique. Il faudrait pour cela venir à bout du système 
capitaliste exploiteur de l'homme. L'histoire de l'Afrique du Sud en résumé ne devait pas se baser sur 
l'importance présumée de la race et de la culture mais sur une analyse adéquate des réalités économiques. 

La prise en considération de l'interprétation radicale a largement ouvert le débat quant au futur de l'Afrique du 
Sud; ses implications sont à rechercher très loin. Selon les uns, ce serait le commencement de la fin, non seu- 
lement pour le capitalisme mais aussi pour les institutions démocratiques libérales édifiées au cours des siècles 
en Afrique du Sud. Simplement, le système de valeurs occidental, tel que nous le connaissons en Afrique du 
Sud, non seulement subira de fortes pressions mais pourra se désintégrer graduellement dans un système mar- 
xiste/socialiste populiste qui remplacera le capitalisme. 

On ne s'étonnera pas que la controverse libérale/radicale ait déjà existé, dans les années 20 et 30, dans les cer- 
cles de l'ANC qui, par conséquent, décida de baser sa stratégie future sur des tactiques radicales. L'urbanisation 
rapide des Noirs, conespondant à l'explosion industrielle en Afrique du Sud, donna l'occasion à la stratégie de 
l'ANC de rencontrer quelque succès. On s'en rend clairement compte dans chaque cité noire où de jeunes radi- 
caux noirs tentent désespérément, par la voie de l'intimidation, d'organiser une croisade non seulement pour 
faire tomber le gouvernement actuel mais aussi le capitalisme. 



L'urbanisation des masses noires 

De plus, il n'est absolument pas surprenant que les idéologues soviétiques, spécialement depuis que M. Gor- 
batchev est au pouvoir, soient revenus sur leur première opinion selon laquelle la paysannerie africaine sub- 
sistante n'était pas encore mûre pour la révolution, les Soviétiques se contentant d'apporter un soutien mili- 
taire et politique aux régimes africains où et quand c'est possible. Nous savons tous maintenant que la moitié 
de la population mondiale sera urbanisée en l'an 2000, ce qui concerne plus ou moins 60% de la population 
africaine. Les stratèges russes considèrent que le dépeuplement rapide des zones rurales et l'agrandissement in- 
contrôlé des villes africaines sont créateurs d'un potentiel pré-révolutionnaire qui, jusqu'ici, n'avait jamais 
existé. Une fois de plus, c'est la cité noire, en Afrique du Sud, qui sert de terrain d'expérience pour y vérifier 
ces affirmations. 

Cependant, plus inquiétantes encore sont les manœuvres des radicaux qui ont réussi à détourner les arguments 
libéraux anti-coloniaux utilisés en Occident et qui en usent pour arriver à leurs propres fins. Les gouverne- 
ments occidentaux sont entraînés assez volontairement dans la campagne hautement dangereuse et destructrice 
de désinvesussement et de boycott du commerce. Sans le savoir et peut être même intentionnellement, ils ai- 
dent les radicaux à réaliser leurs objectifs: la destruction de l'économie sud-africaine, sans que les Marxistes et 
les Socialistes n'aient à lever le petit doigt. Voilà donc à quelle irrationalité on en est arrivé dans le débat sur 
l'Afrique du Sud. On pouvait s'y attendre lorsque l'émotion a remplacé la raison. L'image en devient peu à peu 
confuse et déformée. C'est donc là l'héritage des écoles libérales et radicales de pensée dans la mesure où l'his- 
toire de l'Afrique du Sud est concernée. 



8 



VI 



Mais entre ces deux extrêmes historiques n'y aurait-il pas une autre interprétation qui pourrait rendre quelque 
bon sens au débat sud-africain et lui donner une ligne de conduite? Oui, une telle interprétation existe. 

Les théories libérales comme les théories radicales sont eurocentriques et impérialistes par nature. Par consé- 
quent, elles sous-estiment ou ignorent commodément et délibérément le rôle vital du nationalisme au cours de 
l'histoire d'un pays. Dans le cas de l'Afrique du Sud, il y a un nationalisme noir tout comme il y a un natio- 
nalisme blanc. Parfois, il correspond aux frontières tribales, parfois, il les dépasse. Mais tous sont fermement 
africains. Etudions les paramètres de ces deux forces dynamiques qui se trouvent côte à côte en Afrique du Sud 
et voyons si elles se ressemblent. 

vn 

Mais si nous traitons de nationalisme dans le contexte africain, cela exclut-il le tribalisme? Non. En Afrique, 
on ne peut ignorer l'aspect tribal. Aucun chef africain n'y a entièrement échappé. Tout Nigérian, tout Kenyan 
vous l'expliquera. Tout Angolais et tout Zimbabwéen également. 

A ce sujet, le Sud-Africain est aussi Africain que ses voisins africains. Il possède de manière très vivace l'une 
des caractéristiques la plus importante du continent africain: son manque d'unité raciale, culturelle et linguisti- 
que. En fait, aucun autre continent n'est aussi fragmenté que l'Afrique. Aucun autre pays n'a de société plus 
originellement multiraciale. Aucun autre pays africain n'accorde autant d'importance aux origines tribales ou 
raciales, à la couleur de la peau et à l'appartenance religieuse tout en maintenant les droits élémentaires. 

Un coup d'œil aux nations sud-africaines illustre cette remarque: cinq millions et demi de Zoulous, quatre 
millions et demi de Blancs, deux millions et demi de Xhosas, deux millions un quart de Sothos du Nord, un 
million trois-quans de Sothos du Sud, deux millons et demi de Métissés, un million un quart de Tswanas - 
sans parler des Vcndas, des Shangaans et des Indiens. Tous voulant être repris dans la cadre constitutionnel de 
l'Afrique du Sud et tous se subdivisant en tribus et en classes, tout en étant placés sous le parapluie colonial 
des Britanniques et sous le contrôle de la tribu dominante: les Blancs et, plus particulièrement, les Afrikaners. 

Pourtant, l'histoire de l'Afrique du Sud a exclusivement été déterminée par quatre tribus principales: les Zou- 
lous, les Xhosas, les Sothos et les Blancs. La puissance coloniale, la Grande-Bretagne, était l'«outsider» mais 
elle n'en manipulait pas moins les événements qui ont culminé avec la création de l'Union sud-africaine en 
1910. Durant cette période, chacune des quatre tribus lesta le pouvoir britannique et échoua. Une tribu sud- 
africaine, les Sothos, par simple fantaisie de l'histoire, échappa au filet tendu lors de l'Acte d'Union. Le 
Lesotho devint indépendant en 1966 en dehors du cadre constitutionnel sud-africain et fut reconnu 
internationalement comme un Etat indépendant. S'ils avaient été pris dans le filet, leur indépendance n'aurait 
pas été reconnue par le monde extérieur. Ils auraient partagé le même sort que leurs frères Xhosas dans le 
Transkei et auraient été considérés comme une autre «création de l'apartheid». La même situation s'applique 
aux Swazis et aux Tswanas. Restent donc deux tribus noires dominantes et une tribu blanche. Commençons 
par la tribu blanche, calomniée et mise en question. 

vm 

Sur la tribu blanche, il y a abondance de documents, aussi ne nous étendrons-nous pas sur sa formation histo- 
rique mais plutôt sur les caractères importants qui font d'elle une tribu africaine à part entière. Avant tout, la 
tribu blanche fait partie de l'Afrique du Sud au même titre que les autres tribus. Les Afrikaners y ont acquis 
une force considérable depuis le début du XVIIème siècle. Ils ont dominé la scène politique en Afrique du Sud. 
Ils se sont fait condamner mais aussi respecter par l'opinion publique mondiale. La faiblesse ne fait pas partie 
de leurs défauts. L'organe politique qui les a portés au pouvoir en 1948 est plutôt l'expression de leur nationa- 
lisme profondément enraciné que d'un parti politique au strict sens occidental du terme. 

Le nationalisme profondément enraciné de l'Afrikaner — tout comme celui du Zoulou — a permis à cette tribu 
non seulement de survivre à deux grandes guerres contre les Britanniques mais également à d'autres conflits 
contre plusieurs tribus noires. L'héritage afrikaner d'individualisme et la poursuite de la liberté se manifestent 
une fois de plus dans la soi-disant secousse conservatrice dans le Transvaal du Nord. 

Les cités géantes, les bidonvilles où croît la délinquence 

L'Afrikaner possède un sens aigu de la survie qui le force à adopter une Realpolitik s'opposant très souvent 
aux libéraux et frustrant les radicaux. Cette Realpolitik s'enracine en Afrique et non en Europe comme le croit 
de manière erronée l'opinion publique mondiale. L'Afrique est assaillie de problèmes nombreux et désespérants. 
Le Gouvernement afrikaner actuel, tous comme les autres gouvernements africains, doit actuellement faire face 
à deux problèmes majeurs: une démograpghie galopante et un développement très rapide des villes. La pression 



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Hauptsiedlungsgebiete 

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N-Sotho 

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Les peuples en Afrique du Sud: leurs 
nombre en millions, symbolisé par un 
bonhomme blanc, noir ou grisé selon 
l'ethnie. Dans l'ordre, ce sont les 
Zoulous, les Xhosas, les Sothos et les 
Blancs qui sont les quatre ethnies 
quantitativement dominantes. Les Blancs 
occupent la province du Cap et un 
corridor au Transvaal, conquis lors des 
Treks. Les tribus bantoues se massent le 
long de la côte de l'Océan Indien et au 
Nord. 



démographique en Afrique est tellement élevée que les populations partent vers les villes et particulièrement 
vers les très grandes métropoles. Les politiques rurales traditionnelles se désagrègent partout en Afrique. Des 
villes comme Lagos au Nigeria, Dakar au Sénégal, Nairobi au Kenya, Khartoum au Soudan, Kinshasa au 
Zaïre et Harare au Zimbabwe se développent à une vitesse terrifiante. La plupart des nouveaux arrivants vivent 
dans des bidonvilles. Les statistiques quant à la délinquance et plus spécialement aux meurtres sont profondé- 
ment affligeantes. L'Afrique du Sud n'est pas préservée de cette situation. Crossroads, Timbasa et Soweto: 
toutes ces agglomérations ressemblent beaucoup à d'autres villes d'Afrique. 

Ces cités géantes et violentes, en expansion constante, posent des problèmes croissants aux autorités de tous 
les pays africains. La réponse de l'Afrique du Sud est typique de la façon dont tous les pays africains ont traité 
le problème. Les gouvernements africains se sont rendus compte que, s'ils ne réagissent pas d'une manière 
perçue comme "brutale" aux yeux de l'Occident, les bidonvilles deviendront rapidement des zones impraticables 
pour la police, dominées et divisées par des bandes rivales; la cité entière deviendra alors ingouvernable et 
constituera un foyer de fermentation cl d'exploitation radicales. Ce serait un suicide pour n'importe quel gou- 
vernement de permettre à ce phénomène de se développer et de demeurer incontrôlé. 

Aucun gouvernement africain ne permettrait qu'une situation similaire se développe sur le pas de sa porte. Il 
appartient à la nature de l'Africain de faire face à un problème à partir d'une position de force. Tout signe de 
faiblesse pourrait provoquer de grands troubles dans les sociétés africaines. Mais l'Afrikaner a également appris 
à se montrer pragmaùque. 11 le fallait. L'Afrique du Sud est un pays africain mais également un pays haute- 
ment industrialisé. 11 fallait donc développer une sorte de politique à deux vitesses. 

Une politique à deux vitesses 

Contrairement aux autres pays africains qui ont enregistré des baisses dans le revenu réel par habitant depuis 
leur indépendance, le revenu réel et le niveau d'éducation ont augmenté très substantiellement dans la dernière 
décennie en Afrique du Sud et sont toujours en train de s'accroître. Cette situation a augmenté le niveau des re- 
vendications sociales à un degré tel qu'aucun gouvernement ne peut les ignorer. Le gouvernement sud-africain 
se rendit compte que sa propre expérience en ingénierie sociale ne rencontraient pas les demandes d'une Afrique 
du Sud industrialisée et moderne. Sa réponse apparaît dans les réformes actuelles, qui avaient déjà débuté en 
1978. 

Le gouvernement sud-africain a alors répondu aux demandes économiques du pays et aux défis de son avenir, 
comme tout autre gouvernement dans le monde. Dans son cas, l'économie est vitale, non seulement parce 
qu'elle procure des moyens d'existence à une population en expansion constante mais aussi parce qu'elle cons- 
titue un lien vital avec l'Occident. C'est son économie, plus que tous autre chose, qui lie l'Afrique du Sud à 
l'Occident. Les acùons passées et futures du gouvernement sud-africain visent à préserver ce lien, que les radi- 
caux voudraient voir disparaître. 

Cependant, on ne peut jamais oublier que la réponse de l'Afrikaner aux besoins économiques du pays concur- 
rence son nationalisme profondément enraciné. Besoins économiques et aspirations nationalistes ne se fondent 
pas nécessairement les uns dans les autres. Mais si le Nationalisme demeure la force conductrice de l'Afrikaner, 
celui-ci sait parfaitement que ses propres origines, et celles des institutions dont il est devenu le gardien, sont 
irrévocablement liées à l'Occident. Sa propre histoire en est une manifestation. L'Afrikaner ne combattra pas 
seulement pour préserver son identité mais aussi pour protéger les institutions qui garantissent cette identité. 
Ici les intérêts convergent puisque son compatriote anglophone le soutient au maximum — les institutions 
qu'il a créées pour la plupart et qu'il désire garder dans la sphère d'influence occidentale constituent une partie 
des éléments qui lui permettent de survivre tout en étant systématiquement entraîné dans l'orbite du nationalis- 
me. Son vieil allié, le libéralisme, avec ses liens coloniaux, l'a abandonné. Seul le nationalisme demeure pour 
combattre pour ce en quoi il croit. 





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Gebiete 




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Johannesburg. mm ^ 

SWASILANO- 



Danseuses de l'ethnie Swazi, qui est rassemblée dans l'Etat indépendant du Swaziland. La RSA a cédé à cette nation 

africaine un vaste territoire, avec ouverture sur l'Océan Indien, en vertu des principes différenlialistes qu'elle défend. 

Le Roi Sobhuza des Swazi. actuellement régnant, est ie bénéficiaire de cet accord. 



IX 



Examinons maintenant les deux tribus noires en présence et, d'abord, la plus étrange des deux, les Zoulous. 

Le mot «Zoulou» comme le terme «Afrikaner» suscite une certaine émotion dans le contexte sud-africain, 
émotion qui repose sur le respect et la terreur: le respect à cause de leur riche héritage culturel et de leur histoi- 
re, la terreur à cause de leur militarisme et de leur comportement enrégimenté. Le Zoulou est assez différent sur 
plusieurs plans de son frère Xhosa. C'est la puissance militaire des Zoulous qui provoqua des ravages au centre 
de l'Afrique du Sud au début du 19ème siècle. Lors de ce que l'on a appelé le mefecane, l'intérieur de l'Afrique 
australe fut dévasté par les armées zouloues. D'autres nations noires furent entièrement décimées ou dispersées 
aux quatres coins de l'Afrique du Sud. On a estimé que des milliers de gens furent déplacés par le mefecane. 
D'énormes territoires furent vidés de leurs habitants et occupés par les Afrikaners qui arrivaient du Sud. Voilà 
donc la puissance des Zoulous. 

Confiants en leur puissance sans rival dans l'Afrique du Sud noire, les Zoulous s'opposèrent aux Afrikaners et 
aux Britanniques. Ils furent battus par les Afrikaners mais vainquirent les Britanniques. L'orgueil de l'armée 
coloniale britannique se vit infliger une défaite humiliante par les itnpi Zoulous à Isandhlwana; la première 
armée moderne du monde fut battue par ce que l'on décrivait alors comme des «primitifs». 

Cependant, les Zoulous ne purent plus faire face à la puissance de feu des Britanniques. Ils furent soumis et 
placés sous leur autorité et, à ce moment, assez ironiquement, les Afrikaners subissaient le même sort. L'A- 
frikaner comme le Zoulou étaient des combattants formidables et tous deux avaient déjà marqué de manière in- 
délébile l'histoire sud-africaine. Tous deux furent vaincus militairement mais ils ne furent jamais soumis tota- 
lement. La force de la résurgence nationale leur permit d'exercer une influence grandissante sur l'avenir de l'A- 
frique du Sud. 

«National Party» afrikaner et Inkfiata zoulou 

Tout comme l'Afrikaner a trouvé un foyer pour son nationalisme dans le National Party (Parti National), la 
fierté du Zoulou a trouvé un nouveau foyer spirituel dans l'INKHATA, large mouvement culturel et politique 
qui s'enracine dans le nationalisme zoulou. C'est aujourd'hui le seul édifice noir qui soit solide en Afrique du 
Sud et ses opposants le craignent ou le méprisent. Ses ressemblances frappantes avec le mouvement nationa- 
liste afrikaner et le fait que les deux communautés partagèrent la même histoire sous la domination coloniale 
d'un même maître les rapprochent très fort. A elles deux, elles constituent une grande force sur la scène politi- 
que sud-africaine. Cette situation échappe parfois à l'attention de l'observateur extérieur mais pas aux dirigeants 
afrikaners et zoulous. Le respect mutuel découlant des mêmes expériences vécues leur a appris la leçon de la 
co-existence qui respecte les identités culturelles des uns et des autres. 



11 

Il n'est donc pas surprenant qu'une délégation d'un des groupements les plus conservateurs en politique africai- 
ne et par conséquent, d'un point de vue libéral, le groupe le plus raciste, ait rendu viste au Roi des Zoulous 
pour l'assurer de ses intentions de parvenir à une future co-existence pacifique. Ils ont été bien reçus. On ne 
doit pas s'étonner que les Zoulous et les habitants anglophones du Nord soient engagés dans une expérience qui 
pourrait assurer une co-existence multiraciale. L'histoire zoulou a peut-être suscité un plus grand réalisme et 
un plus grand pragmatisme dans la nation zoulouc que dans n'importe quelle autre nation noire en Afrique du 
Sud aujourd'hui. Ils se rendent compte de la futilité de la guerre. Ils sont conscients de leur force mais aussi de 
celle des voisins. Ils reconnaissent la confiance qu'ils ont l'un dans l'autre ainsi que l'aisance avec laquelle ils 
pourraient se détruire l'un l'autre cl détruire ensemble l'Afrique du Sud. Ils voient également comment ils peu- 
vent tirer profit l'un de l'autre. Ils savent que l'avenir de l'Afrique du Sud est dans l'évolution plutôt que dans la 
révolution. 

Pour les radicaux, celte attitude est synonyme de modération el donc de trahison. C'est la raison pour laquelle 
on déteste l'Inkhata et le chef Buthelczi — qui est également craint. On ne doit pas sous-estimer le sens de 
l'histoire que possèdent les Noirs sud-africains. Le mot «Zoulou» y a une place de tout premier plan. 



Les Xhosa ont une histoire différente. 



X 



Ils furent les premiers à être confrontés à l'homme blanc, au début de la formation de leur nation. Ils eurent 
aussi à le combattre. On ne peut cependant pas considérer ces conflits comme des guerres à grande échelle 
telles que les connurent leurs frères Zoulous dans le Nord, lors des combats qui les opposèrent aux Afrikaners 
et aux Britanniques. Il serait plus approprié de les considérer comme des escarmouches entre Xhosa et colons 
blancs dans la partie orientale du Cap. Contrairement aux Zoulous, ils n'ont jamais été vaincus militairement 
en tant que nation ni soumis. Contrairement aux Zoulous, il leur manque un système de gouvernement 
centralisé et solide. 

Leur contact avec les autorités coloniales qui tentaient de régler ces escarmouches frontalières et avec les mis- 
sionnaires qui essayaient de les aggraver a développé chez les Xhosa une perspicacité pour le jeu politique et 
un sens de l'opportunisme que seuls les Sotho du nord possèdent à un degré plus élevé encore. Leur expérience 
de l'époque coloniale leur a enseigné la ruse politique de l'homme blanc; l'influence des missionnaires leur a 
appris à en tirer le maximum d'avantages. 

Il n'est donc pas surprenant que l'ANC ait ses racines dans le corps politique de la nation xhosa. Virtuellement, 
tous les premiers chefs de l'ANC étaient Xhosa. C'est le cas de Nelson Mandela tout comme d'Albert Lethuli 
avant lui. Nelson Mandela, qui est un chef xhosa, est un parent du Grand Chef Matanzima, premier Président 
de la République du Transkei, l'«appcndice de l'Apartheid» le plus préoccupant. 

Le fait que Nelson Mandela désire devenir le chef d'une organisation qui aspire a créer un large nationalisme et 
à unir tous les Noirs sud-africains sous la férule de l'ANC, alors que Matanzima aspirait à unir toutes les tri- 
bus xhosa sous sa juridiction au sein d'un Etat indépendant, était peut-être symptômatique de la nature ma- 
chiavéllienne des politiques xhosa. 

XI 

L'héritage xhosa ne peut être laissé pour compte dans la mesure où les organisations politiques sont concer- 
nées. Prenez l'exemple de l'ANC. Beaucoup de gens qui ne sont pas au l'ait des complexités politiques sud- 
africaines considèrent l'ANC comme le représentant aulhenuque de l'Afrique du Sud noire. Est-^e le cas? 

L'ANC est certainement le groupement politique noir le plus ancien en Afrique du Sud. 11 fut fondé en 1912 et 
interdit en 1960. Son chef, Nelson Mandela, fut accusé de trahison et de sabotage et condamné à la réclusion à 
vie sur Robben Island. L'ANC se reforma dans les Etats voisins de l'Afrique du Sud sous la direction d'Oliver 
Tambo. 

Quand il démarra en tant que premier mouvement nationaliste noir en Afrique du Sud (il était probablement le 
premier mouvement de ce type en Afrique également), il pratiquait une poliùque de changement par la non- 
violence et dans le respect du cadre constitutionnel. Il adopta une politique de violence contre le gouvernement 
sud-africain en 1969. Mais pourquoi ce revirement? Avait-il réellement épuisé toutes les méthodes pacifiques? 
Etait-ce la seule raison? Selon sa "Charte de la Liberté", l'objectif de l'ANC était de transformer l'Afrique du 
Sud en un «Etat démocratique capitaliste». La «Charte de la Liberté» fut cependant formulée au Congrès du 
Peuple en 1955, au cours d'une période qui correspond, pour ainsi dire, aux dernières années d'innocence de 
l'ANC. Depuis lors, trente ans se sont écoulés. Trente ans émaillés d'événements pour l'ANC. 

Comme sa base, composée essentiellement de Xhosa au départ, commençait à regrouper d'autres groupes 



12 



ethniques sud-africains, il csi devenu multiracial plutôt qu'ethno-typé, et abstraitement idéologique plutôt que 
concrètement nationaliste. II s'est associé des membres provenant des groupes non noirs, qui sont représentés 
au Congres des Gens de Couleur, au Congres Régional Indien, au Congres des Démocrates pour Blancs et au 
Congres Sud-Africain des Syndicats (S ACTU) qui comprend la classe dite "des travailleurs" et donc des gens de 
tous les groupes raciaux. Tous ces gens sont unis en vertu du Congress Alliance. La lutte pour le pouvoir a 
été intense en son sein. Le combat a également eu lieu sur un plan idéologique pour dépasser les différences 
existant entre tribus et ethnies. L'idéologie qui séduit le plus l'ANC est le marxisme, à un point tel qu'il de- 
meure bien peu de choses du nationalisme qui a caractérisé ses premières années. Dans ce combat, le Parti 
Communiste sud-africain a joué un rôle important. 

Du nationalisme xhosa à l'idéologie panmixiste d'un marxisme idéal 

Après l'interdiction du parti en 1950, les communistes sud-africains décidèrent de soutenir le Congress Alliance 
mais ils considérèrent l'objectif de l'ANC, consistant à fonder un Etat capitaliste démocratique, comme seule- 
ment une étape dans un processus plus long. Le parti communiste envisage, lui, une seconde étape: une révo- 
lution socialiste et la prise du pouvoir par la classe laborieuse. L'Etat confisquerait et contrôlerait tous les 
moyens de production et de distribution. 

Aujourd'hui sur trente membres de l'Organe exécutif National de l'ANC (National Executive), dix-neuf d'entre 
eux sont des marxistes de tendance dure. Ils ont tous été formés à Moscou. Ils ne sont pas tous noirs. Ils sont 
Mulâtres, Indiens, Noirs ou Blancs. Parmi ces derniers, le plus connu est Joe Slovo, un juriste blanc sud-afri- 
cain qui a décidé de s'exiler. Ils exercent, avec l'aide de Moscou, un contrôle sévère sur le National Executive. 
En fait, l'ANC est devenu un front destiné à accomplir les desseins du Parti Communiste sud-africain. 

On peut voir à quel point le Parti a pris le contrôle de l'ANC en analysant les paroles de son chef Oliver Tam- 
bo qui s'est récemment exprimé lors des funérailles (qui ont fait grand bruit) de l'un de ses membres exécutifs, 
Moses Mabhida, qui, par hasard, était également le Président du Parti Communiste sud-africain. Tambo a dit: 
«Le principal point d'achoppement entre nous et l'ennemi (c'est-à-dire l'Etat sud-africain) est idéologique. Sans 
l'aide d'une idéologie, nous pourrions oublier le combat». Il n'a certainement pas fait allusion à la démocratie 
libérale ou au capitalisme! Joe Slovo l'a franchement dit. Lors de ces mêmes funérailles, il a réaffirmé le but 
conjoint de l'Alliance ANC/Parti Communiste Sud-Africain: «Nous combattons pour une dictature socialiste». 
Tambo n'a pas montré de désaccord. Après tout, la stratégie avait déjà été mise en pratique dans les cités noires 
sud-africaines: on y intimidait les masses et on y arborait partout des drapeaux rouges. Le nationalisme de 
l'ANC a donc acquis une base idéologique: le marxisme. 

Le rejet de l'ANC par Buthelezi et son Inkhata n'est peut-être pas surprenant, mais encore moins le rejet de 
Bulhcle/i cl de l'Inkhata par l'ANC. La seule question demeurant en suspens est la suivante: l'ANC peut-il 
sortir de sa gangue marxiste et canaliser une fois de plus son énergie dans le nationalisme noir qui pourrait sa- 
tisfaire tous les Noirs sud-africains? J'en doute sérieusement, simplement parce que Moscou ne le permettra 
pas. 

xn 

Nous assistons aujourd'hui en Afrique du Sud à la mise à mort du libéralisme et à l'ascension croissante du 
nationalisme d'une part ci du radicalisme d'autre part. Ces deux éléments dépassent les frontières ethniques et 
tribales et voilà qui est intéressant. La race, élément si important aux yeux des libéraux dans le passé, n"est 
plus un problème. L'idéologie a pris sa place. A ce sujet, le choix auquel nous sommes confrontes est aussi 
sérieux que vital. 

Des alliances sont possibles dans le cadre du nationalisme, tout comme une co-existence pacifique, un partage 
du pouvoir et la préservation et le maintien d'un processus démocratique s'enracinant dans l'histoire sud-africai- 
ne. La modération devrait en être une des facettes. Cela relève de l'évolution. Tout simplement. 

Pour le radical, cet héritage doit être détruit; l'histoire commence seulement au moment où il prend le pouvoir. 
Le passé doit donc être oblitéré. Cela, c'est la révolution. Tout simplement. 



Pieter J. S. BEZUIDENHOUT. 




Monseigneur Tutu, archevêque anglican, arrangue la foule dans la banlieue d'une ville sud-africaine. 



La politique sud-africaine de 
l'Union Soviétique 

par le Dr. Werner PFEIFENBERGER 

La politique sud-africaine de l'Union Soviétique reflète, comme d'ailleurs l'ensemble de la politique extérieure 
de l'URSS, d'une part, des aspirations de puissance pure et, d'autre part, la volonté de réaliser dans les faits un 
message de nature idéologique. Les efforts déployés par les Soviétiques pour asseoir leur politique de puissance 
sont partiellement motivés par des faits de politique intérieure, partiellement pour des raisons de politique 
extérieure. Leur souci principal en politique intérieure, c'est de maintenir la dictature du parti communiste. La 
bureaucratie soviétique, assise sur le parti, préférerait dans un certain sens voir chavirer le monde entier plutôt 
que de renoncer à ses propres privilèges et à sa volonté de domination. Par ailleurs, pourtant, cette bureaucratie 
n'est pas prête à mettre ses privilèges en jeu en se lançant dans des aventures politiques extérieures. Son souci 
majeur en politique extérieure, c'est de maintenir et d'augmenter ses avoirs et zones d'influence dans le monde. 
De ces contradictions, émerge une maxime de conduite politique, marquée par un désir d'expansion en politique 
étrangère, parallèle à une conscience du risque qu'un tel expansionnisme pourrait impliquer en politique inté- 
rieure. 

La politique extérieure soviétique ne peut pas, à mon avis, être caractérisée par une agressivité immédiate. En 
revanche, elle a pour trait saillant une recherche constante d'opportunités, qui fait qu'elle tente sans cesse de 
pêcher en eaux troubles, chez ses voisins ou ailleurs dans le monde, afin de consolider sa propre puissance aux 
dépens des autres. Avec l'accroissement en puissance politique et militaire du Kremlin, le monde entier, et a 
fortiori l'Afrique australe, a glissé progressivement dans la sphère d'acùon de Moscou. 

Pour ce qui concerne l'Afrique noire dans son ensemble, on devra constater une mutaûon dans la politique ex- 
térieure soviétique, depuis les bouleversements révolutionnaires en Eihiopiect dans les anciennes colonies 
portugaises vers 1975. Moscou est passé de la «tactique de pénétration indirecte» (1), caractéristique des 
décennies précédentes, à une politique d'intervention directe. Cela n'a été possible, au début des années 70, que 
par le gonflement de l'appareil militaire soviétique et de son potentiel en armements. Ce gonflement signifie, 
en fait, l'application à l'échelle du globe d'une recette qui eut son succès en URSS même; c'est la recette qu'ont 
appliqué les Bolcheviques dès la fin de la première guerre mondiale quand ils n'obtinrent pas suffisamment 
d'appui de la part des masses travailleuses; il leur fallut alors prendre le pouvoir par un putsch armé (2). Après 
la seconde guerre mondiale, le Kremlin a réutilisé la même lactique — à nouveau parce les peuples concernés 
ne lui apportaient aucun soutien — pour se créer un cordon de satellites en Europe, le long de sa frontière 
occidentale. Des groupes politiques marginaux ont été, à l'époque comme aujourd'hui, hissés au pouvoir par le 



14 



biais d'un putsch appuyé par l'appareil militaire soviétique cl maintenus en selle malgré la résistance des 
peuples subjugués. 

La «coexistence pacifique» 

L'intervention militaire directe en Afrique relève toutefois d'une autre motivaùon encore: l 'objectif de la maxi- 
me khroutchevienne de la «coexistence pacifique», visée officielle de la politique extérieure soviétique, devait 
assurer le triomphe du communisme à l'échelle du monde entier. Pour atteindre ce but, il fallait poursuivre la 
lutte idéologique contre les États capitalistes à l'échelle internationale et porter la guerre idéologique à l'inté- 
rieur même de leurs systèmes sociaux. 

Après quinze ans de «coexistence pacifique», le successeur de Khroutchev, Leonid Brejnev, devait constater en 
1971, devant le XXrViôme Congrès du PCUS, que la guerre idéologique faisait plutôt rage au sein même de la 
sphère d'influence soviétique (2a). Les événements en RDA (1953), en Hongrie (1956), en Pologne (1956 et 
1971) et en Tchécoslovaquie (1968) devaient le préoccuper. Par ailleurs, la concurrence économique, engagée 
avec les pays occidentaux industrialisés, aurait dû, selon Khroutchev, aboutir vers 1970 à la victoire du com- 
munisme: au moment du XXIViôme Congres du Parti, ce combat était perdu, sans la moindre ambiguïté. 

Au vu de l'échec de celte concurrence pacifique en Europe, le Kremlin a, selon toute vraisemblance, décide de 
poricr plus d'attention aux formes non pacifiques de la lutte des classes à l'échelle internationale et d'accroître 
ses efforts militaires dans le Tiers-Monde, afin de briser la résistance occidcnlalc par le Sud (2b). Déjà en 1957, 
les partis communistes au pouvoir dans le monde avaient ouvertement déclare que le passage au socialisme 
pouvait ci devait, malgré le principe de la «coexistence pacifique», s'effectuer par des voies non pacifiques, au 
cas où les classes dominantes de l'Ouest ne voulaient pas rétrocéder leur pouvoir volontairement. Le program- 
me du PCUS d'octobre 197 1 reprit ectic menace expressément (2c). , 

La lentalive d'étendre ce type de domination politique indirecte sur le continent africain s'est avérée très coû- 
teuse sur le plan financier; elle est néanmoins poursuivie parce qu'elle ouvre de nouvelles options et apporte 
beaucoup d'avantages économiques. La clientèle africaine, recrutée de cette manière, ne correspond pas du loui 
aux critères de l'idéologie marxiste car on ne trouve nulle part les masses révolutionnaires ouvrières. Mais la 
clientèle africaine constitue un instrument dépendant ei servile du Kremlin, qui le restera dans le domaine mi- 
litaire et à long terme. 

Les éléments de base de la politique extérieure soviétique 

Trois forces motrices déterminent la politique extérieure soviétique depuis qu'elle existe: 

1) Le nationalisme grand-russe, déjà présent du temps des tsars, et auquel est lié une certaine conscience mis- 
sionnaire; 

2) L'impétuosité révolutionnaire et mondialiste de l'idéologie marxiste et 

3) Le caractère totalitaire du système politique, avec le primat qu'il accorde au maintien de sa puissance à l'in- 
térieur (3). 

Des combattants angolais fidèles à Savimbi, allié de la RSA, traversent une rivière pour se rendre au combat. Les 

Soviétiques et leurs alliés se sont retrouvés aux côtés de gouvernements centraux, contestés par la population rurale. 

Ce qui est en soi une contradiction, puisque l'URSS se veut protectrice des opprimés et libératrice des peuples. 




15 



A ce sujet, il convient d'ajouter loi à ce que nous dit Boris Mcissner: «La conscience missionnaire, lice à l'idée 
de révolution mondiale, a sans doute perdu de son importance face à une politique de puissance purement im- 
périale, sans que la pulsion soviétique d'expansion ne décline pour l'essentiel» (3a). 

Les idéologues soviétiques dénombrent toujours trois éléments principaux dans leur stratégie globale de révo- 
lution mondiale: 
1 ) Le camp socialiste dans le monde; 

2) Le mouvement communiste international des travailleurs; 

3) Les mouvements de libération nationale. 

Gorbatchev, lorsque fut présenté le programme révisé du PCUS le 15 octobre 1985, a nommé, de façon ex- 
presse, une quatrième composante, notamment «tous les mouvements non communistes dirigés contre la 
réaction et l'agression et favorables à la paix cl au progrès». Le programme du parti parle enfin de 
«mouvements démocratiques de masse» (3b). Les composantes qui importent, dans la question de l'Afrique 
australe, ce sont celles des «mouvements de libération nationale», en RSA même, et les «mouvements 
démocratiques de masse» d'Occident, comme, par exemple, les mouvements an u -apartheid, lesquels effectuent 
de façon bien plus efficiente un travail psycho-politique de propagande, qui va dans le sens voulu par le 
Kremlin et que celui-ci ne pourrait pas prester de manière directe. 

La valeur stratégique de l'Afrique australe 

A la différence de tant de politiciens occidentaux, le Kremlin reconnaît très précisément la valeur stratégique de 
l'Afrique australe. Ainsi, par exemple, nous pouvons lire dans un ouvrage sur l'Afrique du Sud publié par 
l'Institut Africain de l'Académie Soviétique des Sciences: 

«La RSA est actuellement, dans le monde capitaliste, le troisième producteur de vingt-quatre matières premiè- 
res minérales importantes et, en tout, quarante-deux sortes de richesses minières y sont exploitées. Il y a là- 
bas, sur le territoire de l'Afrique du Sud, des réserves énormes en matières premières que les pays occidentaux 
ont toujours pu attirer à eux; dans les circonstances de la crise présente des matières premières, l'importance de 
la RSA pour les pays de l'OTAN s'est encore accrue. Il suffit d'évoquer le fait que, sans la RSA, le degré d'ap- 
provisionnement en matières premières minérales de la société industrielle occidentale chuterait de 65 à 50%. 
Us Riais-Unis reçoivent de RSA Imii sortes importantes de matières premières, dont 57% de loin le vanadium 
qu'ils importent, plus de 35 à 40% du chrome et du manganèse, 27% du minerais de chrome et d'or, 25% des 
métaux du groupe des platines, 17% de charbon et 9% de magnésium. Les besoins en matières premières sud- 
africaines des pays ouest-européens est encore plus important. 

La position stratégique de la RSA, au point où se joignent deux océans, permet le contrôle des principales 
voies de communication entre la Proche-Orient, l'Europe Occidentale et les Emis-Unis. Joue également un rôle 
non négligeable la proximité du littoral oriental de la RSA avec le goulot maritime mozambicain, où transi- 
tent d'énormes quantités de marchandises en provenance d'Afrique ou du Proche-Orient (surtout de la région du 
Golfe Persique). 

La RSA acquiert également une importance louic particulière pour les Etais impérialistes, en servant de tête de 
poni dans la lutte qu'ils mènent contre les mouvements de libération nationale sur le continent noir et dans la 
stratégie d'expansion qu'ils déploient dans les pays d'Afrique. La RSA détient aussi une importance stratégique 
capitale pour le commandement de l'OTAN: elle est en effet un facteur stratégique primordial pour accentuer 
les activités de cuerre maritime de ce bloc dans l'Atlantique Sud et dans l'Océan Indien. Dans cette perspective, 
les pays de l'OTAN, en accord avec le régime de Pretoria, transforment les bases navales et les ports de la RSA 
en points d'appui». 

On reconnaîtra dans ce texte un sens aigu des réalités du monde et de la politique de puissance, mais aussi le 
regard jaloux que jette Moscou sur les avantages stratégiques que détient encore l'Occident, vu la position géo- 
graphique de l'Afrique australe. Au contraire de l'Occident, l'URSS n'a pas d'intérêts vitaux en Afrique australe. 
Les minerais sud-africains existent en grande partie en URSS même. Ils pourraient à la rigueur servir aux sa- 
tellites de l'Union soviétique. L'intérêt politique de Moscou, relatif à ces minerais, consiste surtout en ceci: les 
soustraire à l'Occident, de façon à rendre celui-ci plus malléable. 

Du point de vue géographique, l'Afrique australe est trop éloignée des frontières soviétiques pour que Moscou 
puisse tenter sérieusement une aventure politique dans cette région. Moscou ne peut pas encore se permettre, 
avec ses moyens limités, de se laisser entraîner cl empêtrer dans une guerre sur ce sous-contineni. S'il se pro- 
duisait un affrontement armé conventionnel, l'URSS ne devrait pas s'attendre à une victoire militaire rapide. Le 
Kremlin évalue très justement le potentiel défensif sud-africain: il l'estime aussi solide que celui d'Israël ou de 
Taïwan. 

La nomenklatura perçoit le danger d'une guerre 

En cas de guerre de longue durée, dans laquelle le Kremlin serait impliqué, le danger d'intervention américaine 
serait trop grand et l'URSS serait contrainte d'opérer un retrait, avec les conséquences nuisibles que cela 



16 



provoquerait sur le plan de la propagande. Wolfgang Lconhard pose une constatation, qui se vérifie également 
dans le cas de l'Afrique du Sud, et qui révèle bien clairement la problématique psycho-politique qui affecte la 
politique extérieure soviétique: 

«Le caractère expansionniste de la politique extérieure soviétique s'explique par la nomenklalura, la nomenkla- 
tura de la nouvelle classe dirigeante, de la puissance intellectuelle, de la puissance militaire, qui se sent pro- 
fondément mal assurée parce qu'elle n'a aucune légitimité et se rend parfaitement compte de cette absence de 
légitimité. 

La nomenklatura de l'URSS ne dispose d'aucune légiùmité démocratique parce qu'elle n'a jamais été élue. La 
nomenklatura ne dispose d'aucune base légale parce que son existence n'est prévue dans aucune constitution, 
par aucune loi. La nomenklatura ne dispose pas non plus d'une légitimité révolutionnaire parce qu'elle n'est 
pas la petite-fille de Lénine et que ses membres se sont fort éloignés des révolutionnaires de 1917. 
Pour pouvoir se donner une légitimité, elle doit présenter des ennemis extérieurs. Elle met alors en scène des 
dangers venus de l'étranger pour légitimer son propre pouvoir dictatorial. Les aspects expansionnistes procè- 
dent de ce fait d'une tentative de faire passer les difficultés, contradictions, insuffisances et échecs intérieurs par 
des succès extérieurs. C'est là, et non dans l'idéologie de la révolution mondiale, c'est là, dans le déficit en lé- 
gitimité de la nomenklalura que se situent les causes profondes de l'expansionnisme du communisme 
soviétique. La nomenklalura craint le gros risque cl bat en retraite quand celui-ci prend trop d'importance» (5). 

La fragilité des positions soviétiques en Afrique australe 

Une guerre conventionnelle contre l'Afrique du Sud précipiterait l'ensemble de la région dans un chaos écono- 
mique, sans que l'Union Soviétique ne puisse apporter la moindre aide. L'URSS, en temps de paix, n'est mê- 
me pas capable d'assurer son propre approvisionnement agricole el ne peut, a fortiori, aider économiquement 
ses satellites africains, l'Angola, le Mozambique cl l'Ethiopie. Donc, soutenir tout un sous-continenl en cas de 
guerre est une lâche impossible pour elle. Klaus Lange, que nous avons déjà cité, constate très justement, «que 
l'influence et le contrôle soviétiques (en Afrique australe) subsistent de manière précaire, sur base de structures 
économiques contrôlées par l'Afrique du Sud» (6). 

Le Kremlin ne semble pas juger les perspectives de révolution en Afrique du Sud comme intéressantes, même 
si, en apparence, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour provoquer une guerre civile dans ce pays. A Mos- 
cou, on sait pertinemment bien que la populaùon noire-africaine n'est pas prêle à commencer une révolution; 
c'est pourquoi, le Kremlin s'en tient à sa vieille recette, qui eut tant de succès en Union Soviétique même et en 
Europe Orientale: celle du putsch armé. Mais celte recette ne s'avérerait possible que si de bonnes parties de 
l'appareil policier el militaire d'Afrique du Sud seraient prêles à marcher; et cela, c'est encore plus improbable. 
Il serait encore plus facile de s'attendre à un putsch militaire de droite, avec les mêmes conséquences que dans 
tant d'autres pays d'Afrique. 

L'URSS réactualise la logique de Lénine 

Le travail idéologique des chefs du Kremlin est axé sur une programme de révolutions et de guerres civiles en 
Afrique. Lénine, déjà, avait transformé l'appel de Marx, lancé dans le Manifeste du Parti Communiste 
(«Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»), en une formule nouvelle: «Prolétaires de tous les pays et 
peuples opprimés, unissez-vous!» (7) et réactualisé la théorie médiévale, dépassée progressivement au cours du 
XIXème siècle, de la «guerre juste» (bellum iustum), tout en réclamant ouvertement le renversement par la 
violence de l'impérialisme par le biais de «mouvements de libération nationaux»: 

«Des guerres nationales contre les puissances impérialistes ne soni pas seulement possibles et probables, elles 
sont même inévitables, progressistes et révoluùonnaires» (8). 



Lénine était également conscient que de telles guerres, pour être un succès, «réclameraient les efforts unis de la 
majorité des habitants des pays opprimés» (9). Selon lui, c'était «notre devoir et noLre intérêt» que le gouver- 
nement des soviets se mêle de ces guerres au profil des révoltés, afin d'assurer leur passage au communisme et 
de garantir de cette façon la «durabililé du socialisme en Europe»: 



«Pour autant que le prolétariat révolutionnaire et vainqueur des peuples moins évolués propage une propagande 
systématique et que le gouvernement des soviets les aide rapidement avec lous les moyens disponibles, l'ana- 
lyse classique s'avérerait sans pertinence, puisqu'elle postule que le stade capitaliste de l'évolution pour les 
peuples moins évolués est inévitable. Grâce à l'aide du prolétariat des pays progressistes, les pays moins 
évolués pourront passer à l'ordre soviétique — en sautant des étapes de l'évolution — et au communisme, tout 
en évitant le stade capitaliste» (10). 





17 



Ci-dessus, Jonas Savimbi, le chef des Angolais hostiles au 
pouvoir «socialiste» de Luanda. Savimbi est l'allié de la 
RSA, par anti- colonialisme: une position ne cadrant pas 
avec l'imagerie d'Epinal que les médias nous diffusent, où 
les Blancs sont tous colonialistes et les Noirs tous hostiles 
à la RSA. Ci-contre, le Président mozambicain Machel 
rencontre Castro. Machel a joué sur deux tableaux: en 
traitant d'un côté avec la RSA et, de l'autre, avec les 
Cubains. Il a prouvé que les Africains pouvaient ainsi agir 
en toute indépendance, sans se préoccuper des clivages 
idéologiques propres aux Blancs. 

Staline reprend la théorie anti-impérialiste de Lénine 

Le successeur de Lénine, Staline, exprima les internions soviétiques avec plus de clarté encore: 

«Si l'Europe et l'Amérique peuvent être considérées comme le front ou l'arène où se livrent les principales ba- 
tailles entre le socialisme et l'impérialisme, alors les nations inégales et les colonies, avec leurs matières pre- 
mières, leurs carburants et leurs gigantesques réserves en forces de travail, doivent être perçue l'arrière, la ré- 
serve de l'impérialisme. Pour gagner une guerre, il est nécessaire, non seulement de triompher sur le front, 
mais aussi sur les arrières de l'ennemi et de révolutionner ses sources d'approvisionnement. La victoire de la 
révolution mondiale prolétarienne ne peut être considérée comme acquise si et seulement si le prolétariat se 
montre capable de relier son propre combat révolutionnaire avec celui des mouvements de libération nés des 
masses souffrantes dans les nations inégales et les colonies, contre le jeu des impérialistes et au profit d'une 
dictature du prolétariat» (1 1). 

C'est précisément dans la perspective d'un conioumement de la «phase capitaliste d'évolution» que l'Afrique du 
Sud apparaît comme particulièrement attirante pour le Kremlin, parce que, dans ce pays, au contraire de ce qui 
se passe en Afrique noire, il existe un prolétariat industriel noir qui, au moins à long terme et peut-être même 
à moyen terme, promet une révolution non seulement nationale mais aussi socialiste. Les expériences avec les 
mouvements de libération nationale dans les autres pays d'Afrique n'avaient pas été particulièrement encoura- 
geantes. L'avertissement de Lénine, selon lequel «l'élimination de l'oppression nationale entraîne la sup- 
pression des classes et, partant, l'introduction du socialisme» (12), n'avait pas été pris au sérieux par la plupart 
des mouvements nationaux de libération; ensuite, il est apparut que dans les pays où s'amorçait une voie évo- 
lutive non-capitaliste, les échecs survenaient très vite, comme en Algérie, au Ghana, en Guinée, au Mali, en 
Côte-d'Ivoire et en Somalie. Même au Mozambique, dont le chef Machel avait promis d'ériger le premier état 
véritablement marxiste sur le sol africain, la situation semble assez pénible. Partout manque le prolétariat in- 
dustriel, en tant que terreau approprié pour infléchir l'orientation socialiste espérée par Moscou. Seule l'Afrique 
du Sud offre des perspectives plus chargées d'espoir. 

L'objectif de la politique extérieure soviétique: 
le socialisme à l'échelle du globe 



Ce n'est pas seulement l'élimination de l'oppression nationale qui, selon l'optique marxiste-léniniste, sera 
possible au moment de l'introduction du socialisme à l'échelle mondiale mais aussi la paix internationale. Les 
instruments de cette lutte pour cette paix désirée par l'idéologie sont: 



18 



1) La coexistence pacifique des deux systèmes sociaux; et 

2) le soutien à apporter aux mouvements de libération nationaux parmi les peuples opprimés. 
L'article 28 de la constitution soviétique de 1977 reflète cette optique: 

«La politique extérieure de l'URSS vise à créer des conditions favorables à l'échelle internationale afin d'ache- 
ver la construction du communisme en URSS, de défendre les intérêts de l'Etat soviétique, de renforcer la 
position du socialisme à l'échelle mondiale, de soutenir la lutte des peuples pour leur libération nationale et 
leur progrès social, de prévenir les guerres d'agression, d'obtenir le désarmement complet et général et de 
réaliser concrètement le principe de la coexistence pacifique des Etats dotés d'ordres sociaux différents» (13). 

Le soutien à apporter aux mouvements de libération nationaux jouit indubitablement d'une priorité par rapport 
à la coexistence pacifique. Sur cette base, les principes de la coexistence pacifique ne sont pas entièrement ap- 
plicables à l'Afrique du Sud, tout comme, par exemple, le principe de la non-immixtion dans les affaires inté- 
rieures des Etats étrangers. Mais même la coexistence pacifique avec des pays, où la lutte de libération natio- 
nale n'est pas d'actualité, conduira, selon les espérances soviétiques, à la victoire finale du communisme. Mais 
cette coexistence ne doit pas être perçue comme pacifique au sens habituel du mot. L'ouvrage de référence des 
diplomates soviétiques nous le dit de façon très pointue: 

«La reconnaissance de l'inéluctabilité et de la possibilité d'une coexistence pacifique des deux systèmes ne si- 
gnifie pas un renoncement à la lutte des classes et à l'idée de l'inévitable victoire du communisme sur le 
capitalisme» (14). 

Guerre psychologique contre la RSA et consolidation d'un glacis africain 

La contribution soviétique à la libération nationale en Afrique du Sud consiste, d'une part, à participer à la 
guerre psychologique livrée contre Pretoria et à soutenir matériellement les organisations terroristes qui se 
manifestent dans le pays cl, d'autre part, à contrôler, de manière impérialiste, les Etats voisins de l'Afrique du 
Sud, afin de constituer un glacis utile à toute éventuelle confrontation future avec l'Ouest. 

Les premières mesures se sont avérées un plein succès. L'Afrique du Sud a été bombardée intensément par la 
propagande hostile des autres pays, à cause de toutes sortes d'cniorscs au droit des gens. Ses façons maladroites 
de se comporter, tant en politique intérieure qu'en poliùquc extérieure au cours des trois décennies qui ont suivi 
la deuxième guerre mondiale, ont apporté de l'eau au moulin de la propagande dénigrante des Soviétiques. Les 
agitateurs stipendiés par l'URSS ont stigmatisé le gouvernement sud-africain, l'accusant de «fascisme», dès 
1947, malgré l'alliance entre les deux pays pendant la seconde guerre mondiale. 

Les Soviétiques ne peuvent pas assurer à leurs alliés une logistique et un ravitaillement optimaux. En Ethiopie, si 

l'armée est bien pourvue de matériel de guerre soviétique, le peuple est cruellement privé de vivres. Celle 

contradiction flagrante et tragique à empêché l'URSS de se donner un destin africain. 






,*»* 




19 



Quani à la lactique visant à consolider un glacis africain, elle s'est révélée 1res prometteuse dans un premier 
temps en Angola et au Mozambique vers 1975, à cause du dilettantisme nord-américain. Dans un second 
temps, en revanche, l'entreprise s'est avérée ires problématique. La création de dictatures marxistes le long des 
frontières d'Afrique du Sud rappelle quelque peu la création des Républiques de Carélie et de Moldavie le long 
des frontières finlandaise et roumaine pendant l'cntre-dcux-guerres, création par laquelle le Kremlin menaçait les 
deux pays sur le plan de la politique extérieure. La tentative d'appliquer une politique similaire contre l'Afrique 
du Sud s'est heurtée jusqu'ici à des difficultés considérables. La Doctrine Brejnev, exallant un internationalisme 
socialiste et prolétarien, a bien été étendue à lous les pays du monde qui ont choisi une «orientation socia- 
liste», depuis la victoire à la Pyrrhus des Soviétiques en Angola. En Afrique, le Kremlin s'est trouvé confronté 
à une clientèle incompétente et englué — ce qui n'était pas prévu — dans des situations de guerre civile du cô- 
té des oppresseurs et contre des mouvements de libération nationale; les aides qu'attendaient les alliés africains 
du Kremlin se sont transformées en de douloureuses saignées financières sans fin; les clients de Moscou ont 
fini par perdre confiance et par dialoguer avec leur ennemi idéologique absolu, sans que les Soviétiques n'aient 
pu parvenir à jouer le rôle d'un intermédiaire diplomatique, comme ont pu le faire les Américains. 

Que vont faire les Soviétiques en Afrique australe? 

Que doit-on dès lors attendre, pour le proche avenir, de la politique sud-africaine de l'URSS? 

(1) Il n'y aura pas d'intervention militaire directe de la part de Moscou. Le sang à verser dans la lutte des clas- 
ses à l'échelle internationale restera du sang africain. 

(2) Il n'y aura pas non plus de guerre conventionnelle en Afrique. Les Etats noirs d'Afrique, malgré l'aide mili- 
taire massive qu'ils reçoivent de l'URSS, demeurent incapables d'en mener une. Les aides économiques néces- 
saires que devraient apporter les Soviétiques en cas de guerre seraient si chères, imprévisibles et incalculables 
que tout s'oppose à ce que les «Etats du Front» tentent pareille aventure. Leur fougue guerrière se limitera à 
l'avenir aux coups de gueule propagandistes et à une complicité logistique d'arrière-garde avec les organisa- 
tions terroristes. 

(3) La politique soviétique de subversion contre l'Afrique du Sud sera néanmoins maintenue. En ce qui con- 
cerne la mise en forme concrète de celte politique, on constatera, pour l'essentiel, deux courants différents dans 
les cercles politiques dirigeants d'URSS. Mais l'avis généralement exprimé à l'Ouest, qui consiste à dire qu'il 
s'agit d'une lutte entre les faucons et les colombes, est erroné. Tous sont faucons dans le sens où ils veulent 
l'élimination de l'ennemi de classe à l'échelle internationale au moyen de la lutte des classes, engagée, elle 
aussi, à l'échelle internationale (15). Il s'agit en fait, plus simplement, de jugements différenciés quant à 
l'utilisation de méthodes, plus ou moins efficaces, pour mener ce combat. Il serait dès lors plus judicieux de 
parler de «révolutionnaires» et d'«évo!utionnaires» (16). 

«Révolutionnaires» et «évolutionnaires» 

Les «révolutionnaires» se recrutent surtout dans les cercles fortement idéologisés du Parti et de l'Armée. Ils 
soutiennent tout type de mesures terroristes, dans l'espoir d'accroître ainsi, de la manière la plus efficace qui 
soit, l'influence soviétique en Afrique australe. C'est pourquoi ils spéculent sur les efforts de guerre civile en- 
trepris par l'ANC, laquelle, en collusion avec le Parti Communiste d'Afrique du Sud (SACP), pratique une 
politique de terrorisme urbain. Pour ces «révolutionnaires», il apparaît séduisant de pouvoir récolter les fruits 
d'une guerre, sans avoir à la mener. 

Les «évolutionnaires» se retrouvent principalement à l'Institut Africain de l'Académie Soviétique des Sciences 
et dans les cercles gravitant autour du Ministère des Affaires Etrangères. Ils rejettent les actes de violence cri- 
minels comme tactiquement irraisonnables et plaident pour une alliance avec des mouvements radicaux qui 
agissent en Afrique du Sud même, comme, par exemple, les syndicats et l'UDF (Front Démocratique Uni). A 
la suite des efforts réformateurs du gouvernement sud-africain, lesquels sont évalués à leur juste valeur par les 
Soviétiques contrairement à la plupart des gouvernements occidentaux, les «évolutionnaires» espèrent pouvoir 
augmenter l'influence soviétique en noyautant des mouvements radicaux qui, grâce à la politique de réformes, 
peuvent désormais s'exprimer et agir librement. Caractéristique de cette démarche intellectuelle est l'étude sui- 
vante, élaborée par un membre de l'Académie Soviétique des Sciences: 

«La nouvelle stratégie socio-économique et politique des castes dominantes consiste à tenter de surmonter la 
crise du pays en transformant l'impérialisme sud-africain et en le muant en tactique de l'apartheid néo-colonia- 
liste; cette démarche ouvre objectivement la possibilité d'étendre les formes légales de la lutte des masses op- 
primées contre le racisme et l'exploitation, au profit d'une transformation véritablement démocratique. V.I. 
Lénine évoquait, dans son livre intitulé Le gauchisme: maladie infantile du communisme, la nécessité pour 
les communistes de participer aux syndicats réactionnaires; Lénine soulignait aussi qu'on pouvait utiliser des 
organisations réactionnaires, pour autant qu'elles soient limitées dans leur fonction, afin de dévoiler la 
politique des classes dirigeantes et d'armer de larges strates de la population opprimée d'idéologie progressiste 



20 



et de les mobiliser ainsi pour la lulle. En RSA, où les principaux défenseurs des iniérêts des travailleurs 
africains et de tous les opprimes, c'est-à-dire le parti communiste sud-africain cl le Congrès national africain 
(ANC), sont mis hors la loi et ne peuvent en conséquence se manifester ouvertement, leur participation 
effective aux activités des organisations de masse tolérées et réservées à la population non blanche et aux 
métis, peut jouer un rôle important dans le déploiement du mouvement démocratique de libération nationale» 
(17). 

Les enjeux: la classe moyenne noire, 
la reconnaissance de la politique de «homelands» 

Les «évolutionnaircs» soutiennent la résistance passive et active mais pas la violence sanglante. Ils seraient 
prêts à laisser tomber — du moins provisoirement — l'ANC et le PC sud-africain au profit d'une UDF qui 
réussirait. D'abord parce que l'UDF agit dans le pays même et ouvertement et n'est pas encore considérée com- 
me une organisation infiltrée aussi intensément par les communistes que l'ANC; elle est de ce fait plus crédi- 
ble. En outre, les Soviétiques savent bien que la grande majorité des Africains de race noire rejettent la terreur 
de l'ANC. Dans de telles circonstances, le souci majeur des Soviétiques, c'est la classe moyenne noire de RSA, 
qui leur apparaît comme le plus grand obstacle à tout bouleversement révolutionnaire. Si le gouvernement sud- 
africain s'efforce de renforcer et d'élargir la classe moyenne noire, la politique soviétique à court terme tentera 
d'affaiblir celle-ci, voire, si nécessaire, de favoriser sa décimation par la terreur, sous le prétexte qu'elle est 
«collaboratrice» du régime. 

(4) La guerre psychologique menée sur la scène internationale sera poursuivie aussi longtemps qu'il le faudra 
pour que 

l'Afrique noire reconnaisse les réformes sud-africaines 

ou que ' 

l'Afrique du Sud sombre dans la révolution souhaitée. 

C'est autour de ces deux options possibles que s'amplifie le tumulte soulevé par la lutte internationale engagée 
contre la RSA. Une reconnaissance des réformes sud -africaines par l'Afrique noire serait, pour Moscou, une is- 
sue peu enviable du conflit. Toutes les positions de force acquises jusqu'ici par l'Union Soviétique en Afrique 
australe seraient encore plus fragilisées qu'aujourd'hui. Si la manœuvre qui consiste à faire tomber la RSA dans 
la sphère d'influence soviétique ne réussit pas, les réformes sud-africaines permettront aux pays actuellement 
sous influence soviétique de se soustraire à la tutelle de Moscou de manière pacifique. 

Le Kremlin aime à se positionner comme l'«allié naturel» de l'Afrique noire. Dans la lutte actuellement enga- 
gée, cela semble être le cas. Un arrangement pacifique entre chacun des peuples d'Afrique australe ne mettrait 
pas seulement la politique africaine de l'URSS en question, mais aussi l'existence de nombreuses dictatures 
d'Afrique noire qui n'ont pas su résoudre leurs problèmes ethniques, comparables à ceux qui secouent la RSA, 
si ce n'est en étouffant, par l'oppression brutale, toute tentative d'autonomie ethno-nationale. Les despotes 
d'Afrique noire sont suffisamment intelligents pour reconnaître combien faibles et ridicules paraissent leurs 
Etats délabrés économiquement, déchirés politiquement et trop souvent dominés par des puissances tierces. 
C'est pourquoi, on comprendra aisément pourquoi la RSA apparaît comme un défi voire comme une vexation 
permanente. Un succès de sa politique des «homelands» renforcerait encore davantage tous les efforts 
d'autonomie culturelle et de sécession dans les pays d'Afrique, où les peuples ont été divisés artificiellement. 
Un tel glissement bouleverserait à long terme la carte d'Afrique dans sa totalité. C'est à cause de ce danger que 
la politique des «homelands» doit échouer et que l'Afrique du Sud doit être combattue sans relâche. 

Comprendre le défi 

La question de savoir quelles conséquences politiques les réformes actuelles finiront pas engendrer est évaluée 
de façon très intéressante par bon nombre d'auteurs soviétiques et leurs conclusions rejoignent approxima- 
tivement celles de l'opposition des partis d'extrême-droite en RSA. Jugeons-en d'après ce texte issu de l'étude 
de l'Institut Africain d'URSS, déjà citée: 

«L'Etat raciste et les monopoles qui le soutiennent s'efforcent de guider l'évolution sociale dans les eaux d'un 
néo-colonialisme, qui permettrait à la minorité blanche de maintenir sa domination politique et économique. 
La distanciation nécessaire vis-à-vis de l'apartheid orthodoxe ébranle toutefois les fondements du régime raciste, 
élargit les conditions objectives d'une démocratisation de la société sud-africaine et promeut le renforcement des 
forces politiques agissant dans cette direction» (18). 

Savoir si cette «démocratisation» s'opérera dans le sens souhaité par la politique soviétique, ne dépendra pas 
tant en dernière instance de Moscou, mais dépendra bien de la raison dont feront preuve les peuples d'Afrique 
australe et de l'attitude de l'Ouest, lequel devra comprendre que son destin est lié à celui de l'Afrique du Sud, au 
lieu de «travailler dur pour préparer son suicide», comme ironisait Lénine (19). 

Prof. Werner PFEIFENBERGER. 



21 



Notes 



(1) Klaus Lange, «Anmerkungcn zur sowjetischen Polilik in Schwarzafrika», in: Politische Studien, Sonderheft 
2/1986, p. 186. Lange perçoit, entre ces deux phases de la politique extérieure, une «période de transition», située 
vers 1970, au moment où le gouvernement soviétique s'est associé aux intérêts du capitalisme britannique (British 
Petroleum, Shell et le gouvernement travailliste) et aux aspirations nationalistes et religieuses d'Egypte (Nasser et 
certains cercles islamiques) et a participé ainsi au génocide du peuple biafrais pour accroître son influence en Afrique; 
à ce propos, cf. également Karl Brcyer, Chaos Afrika - Geht ein /Continent verloren?, EBlingen, 1986, pp. 199-213. 

(2) Seulement 9,8 millions d'électeurs sur 41,7 millions, c'est-à-dire 23,5%, ont voté pour des candidats 
bolcheviques lors de la première et unique élection libre pour l'assemblée nationale de Russie. Le 18 janvier 1918, 
les Bolcheviks ont liquidé le Parlement dès sa première session avec l'aide des Croupes rouges, afin d'imposer une 
république des conseils, de nature dictatoriale, contre la république de type parlementaire. 

(2a) Pravda, 31 mars 1971. 

(2b) Cf. Gilnther Wagenlehner, «Friedliche Koexistenz und ideologischer Kampf - Zwei Schlûsselbegriffe 

sowjetischer Denkweise», in: Beitràge zur Konfliktforschung, 3/ 1983, pp. 33-51, Kôln. 

(2c) Cf. Fritz Schenk (Hrsg.), Kommunistische Crundsatzerklàrungen - 1957-1971, K ôln, 1972, pp. 27, 28, 78, 

79, 80. 

(3) Cf. également: Boris Meissner, «Triebkrafte und Faktoren des sowjetischen AuBenpolitik», in: B. Meissner et G. 
Rhode (Hrsg.), Grundfragen sowjetischer Auflenpolitik, Stuttgart, 1970, p. 30. 

(3a) Boris Meissner, «Die zwei Kreise des sowjetischen Bùndnissystems», in: Beitràge zur Konfliktforschung, 
3/1983, p. 87, Kôln. 

(3b) Pravda, 15 oct. 1985 eiNeues Deutschland, 26/27 oct. 1985; cf. Wolfgang Bemer, «Sowjelische AuBenpolitik 
und AuBenbezichungen der Partci auf dem XXVII. KPdSU-KongreB», in: Beitràge zur Konfliktforschung, 2 /1986, 
pp. 121-140, Kôln. 

(4) An. A. Gromyko (red.), Krisis na Youge Afriki, Moskva, 1984, p.147-148 (Akademiya Naouk SSSR, Insirut 
Afriki). 

(5) Wolfgang Leonhard, «Die Sowjetunion zur Jahreswende 1983/84, in: Conturen, vip Nr. 13A/Februar 1984, p. 
49. 

(6) Klaus Lange, op. cit., p. 191. 

(7) V.I. Lénine, Sotchineniya, Tom 31, Moskva, 1950, p. 411. 

(8) V.I. Lénine, Sotchineniya, Tom 22, p. 98. 

(9) Ibidem. 

(10) V.I. Lénine. Sotchineniya, Tom 31, p. 219. 

(11) I.V. Staline, Sotchineniya. Tom 5, Moskva, 1947, p. 57; Tom 6, p. 300-301. 

(12) V.I. Lénine, Sotchineniya, Tom 22, p. 325. 

(13) Konstitutsiya Soiuza Sovietskikh SoLsialisthcheskikh Respoublik, 7 oktobria 1977 goda, Glava 4 (Vniechniaia 
Politika); cette disposition n'est pas unique. La constitution de la République Populaire de Chine du 17 janvier 1975 
contient également des assertions similaires dans son préambule: «Nous devons renforcer notre unité avec les pays 
socialistes, avec tous les peuples opprimés et toutes les nations opprimées, de façon à ce que chacun soutienne les 
autres, et veiller à assurer une coexistence pacifique avec les pays régis par des systèmes sociaux différents». 

(14) An. A. Gromyko et alii (red.), Diplomatitcheskii Slovar, Tom 2, Moskva, 1961, p. 299. 

(15) Cf., à ce propos, la présentation de la politique extérieure soviétique et ses objectifs, in: Arkadij Nikolajewitsch 
Schewtschenko, Mein Bruch mit Moskau, Bergisch Gladbach, 1985. 

(16) Cf., à ce propos, l'excellente analyse de Peter Vanneman et W. Martin James ITJ, «The Rôle of Opinion Groups 
in the Spviet African Policy Process», in: Journal of Contemporary African Studies, Vol. 2, n°2, 1983, pp. 211- 
237. 

(17) You. Skoubko, Novye Yavljeniya v ekonomike YOUA.P., Moskva, 1985, p. 206. 

(18) Ibidem, p. 210. 

(19) Texte intégral cité dans: «The Peacetime Strategy of the Soviet Union», Institute for the Study of Conflict, 
London, 1973; voir aussi: Ferdinand Otto Miksche, Moskaus indirekte Stratégie - Erfolge undNiederlage, Stuttgart, 
1983. 





Un alternai à la voilure piégée, perpétré par l'ANC à Durban. Il a coulé la vie à plusieurs civils innocents. 

Le blocus financier contre 
l'Afrique du Sud 

par Marc DONZEL 



I. Introduction 

La première chose qu'il convient de savoir, c'est que l'information est la matière première du financier. Ipso 
facto, la désinformation sert autant la guerre idéologique que la guerre économique. Le système financier inter- 
national est très sensible aux rumeurs de tous ordres et aux vents de panique soulevés par la question sud-afri- 
caine, surtout du fait de son engagement croissant envers les pays en voie de développement (PVD). Fin 1984, 
cet engagement s'élevait à 305 milliards de dollars US; en mars 85, à 450 milliards de S, dont 346 (= 77%) 
prêtés à dix pays d'Amérique latine et faisant l'objet de rééchclonncmcnt. La crise financière sud-africaine illus- 
tre cette situation à la fois trouble et tendue. 



II. Chronologie 



En mars 1985, la Bank of Boston déclare arrêter tout prêt à la RSA pour deux motifs officiels: 

1) elle subit la pression des groupes américains anti-apartheid; 

2) elle craint les répercussions sur l'économie du pays des troubles persistants depuis septembre 84. 

En aoûll985, la Chase Manhattan Bank adopte la même mesure, sur décision de son Président Willard C. 
Butcher. La California's Security Pacific emboîte le pas. Le taux des prêts consentis à la RSA saute de Libor 
+1/4 à +1 ,0 et la maturité moyenne chute de 90 jours à... 7 jours. Le Rand baisse de 30% par rapport au S. 
En septembre 1985, dès le premier jour du mois, Mr. Barend du Plessis, Minisire des Finances de la RSA, dé- 
clare un moratoire sur les dettes des résidents à l'égard de l'étranger. Ce moratoire durera jusqu'au 31 décembre 
85, afin de permettre la conduite de négociations. Le 26 septembre, le Dr. Fritz Leutwiler, ancien PDG de la 
Banque Nationale Suisse et de la Banque des Règlements Internationaux, accepte d'agir comme médiateur à la 
demande de la RSA. 

En janvier 1986, les négociations menées à Zurich avancent difficilement; le Dr. Leutwiler se rend en RSA; de 
retour en Europe, il déclare: «L'Afrique du Sud n'est pas en banqueroute, loin de là. Son économie est fonda- 
mentalement solide. Certes, son inflation est trop élevée pour diverses raisons, mais sa balance des paiements 
est excédentaire et le règlement des intérêts sur les dettes à l'égard de l'étranger est honoré sans problème». 
En février, la RSA rembourse normalement la première tranche d'un prêt de 774 millions de S, consenti pour 



jyflmî«& 




23 



'Ruhîg bleiben! Wir durfeti nichtden N/otstand auSmfen,sonst 
vtrbàngen die flmerikaner Sankbiohen qegen uns ?" 



L'humour britannique ne perd jamais ses 
droits: lors des émeutes raciales de 
Birmingham, où les immigrés jamaïcains 
avaient pillé et incendié plusieurs quartiers, 
le caricaturiste Cummings du Daily Express, 
met ces paroles fictives dans la bouche de 
Madame Thatcher: «Restons calmes! Nous 
ne pouvons pas proclamer l'état de siège, 
sinon les Américains vont nous infliger des 
sanctions!». Allusion directe aux sanctions 
que les Etats-Unis avaient décrétées lorsque la 
police sud-africaine avait tenté de rétablir 
l'ordre à Johannesbourg. 



trois ans par le FMI. Un accord est conclu à Londres enire les 230 banques concernées et les représentants sud- 
africains. Il prévoit (négociations du 20 février et des semaines suivantes): 

- la reconduction du moratoire sur 95% des créances jusqu'au 30 juin 1987, les intérêts continuant à être servis. 

- le remboursement des 5% restant, suivant les modalités suivantes: 

* Dettes déjà échues: solde le 15 avril 1986; 
*Autrcs dettes: solde à date normale d'échéance. 

- Nouvelle réunion prévue pour septembre 1986. 

En mars 86, la Banque de Réserve sud-africaine annonce qu'elle détient d'ores cl déjà 420 millions de S de 
réserves pour honorer les remboursements de 500 millions de S, devant s'étaler jusqu'en mars 87. 
En avril 86, même avec un Rand qui, sur l'année, vaudrait en moyenne 0,4 S, la RSA pourrait respecter l'ac- 
cord conclu et reconstituer ses réserves de change. 

III. Motivations 

Les motivations ayant été avancées pour justifier le blocus financier de l'Afrique du Sud étaient de quatre or- 
dres: 

- situation économique; 

- situation financière; 

- situation poliùque et sociale; 

- situation internationale. 

Leur analyse doit en révéler la plausibilitc et la pertinence. C'est ce que démontrera la suite de la présente 
intervention. 



IV. La situation économique 

Examinons au préalable quelques données: 

* L'Afrique du Sud est un pays de 23 millions d'habitants (Blancs: 20%; Métis: 12%; Asiatiques: 3,4%; Zou- 
lous: 27%; Xhosas: 1 1 %; Toutes ethnies noires confondues: 66%). 

* Son PNB est de Rand 119 milliards en 1985, soit un PNB per capita de R 1946 contre R 2084 (en R de 
1980 constant); la croissance moyenne du PNB 80/85 est de 1,1% mais la population croît au rythme de 
2,38% par an. 

* Pour une population équivalente, le Zaïre a un PNB inférieur au dixième de celui de la RSA; de ce fait, la 
RSA est un géant économique en Afrique. 

* L'Afrique du Sud est le principal fournisseur de minerais de l'Occident. La RSA, le Bophutatswana et le 
Venda possèdent ensemble le pourcentage suivant de réserves, pour le monde non-communiste: 



Minerais 

Chrome 
Manganèse 
Platine 
Vanadium 



de réserves, monde non-communiste 



84% 
93% 
89% 
61 % 



24 




^gjnjgfi ^tettttf**-. 



»•»>:,-• rwv#l^B-fi« 



Caricature du journal "Die Durger": l'Afrique du Sud en face des médias internationaux est sommée de répondre 
à une question: «Nous souhaitons avoir une conversation objective: quel effet cela fait-il d'être coupable?». 



Caractéristiques de l'économie sud-africaine: 

Cette économie domine toute celle de l'Afrique australe. 



Donnée 

PNB 

Electricité 

Maïs 

Blé 

Moutons 

Flotte automobile 

Routes goudronnées 

Chemins de fer et ports 

Téléphones 



Poids dans l'économie régionale en % 

80% 
77% 
70% 
87% 
80% 
80% 
63% 
60% 
84% 



Elle commerce intensément avec l'Afrique comme avec le reste du monde: 
* 1985 R milliards 



% du total (en valeur) 



IMPORT 

dont: 

biens manufacturés 

Produits chimiques 

et métallurgiques 



23 



42 

17 



EXPORT 

dont: 

or 

métaux bruts cl transformés 



36 



42 

14 



Elle commerce avec 47 pays d'Afrique. 

En 1983, les exportations vers l'Afrique s'élèvent à R 1,8 milliard. 

En 1979, la RSA absorbe un pourcentage important des exportations de plusieurs pays africains: Botswana 
(17%), Lesotho (34%), Swaziland (24%). 
Elle possède l'infrastructure et la technologie d'un Etal moderne: 

en 1982, le chiffre des tonnes par km pour les chemins de fer sud-africains est de 101.295, alors que pour la 
France, il était de 60.554 et, pour la RFA, de 56.51 1 . Cette économie, en outre, possède son programme de 
recherches nucléaires pacifiques depuis vingt-cinq ans et a réussi à mettre au point un procédé original d'enri- 
chissement de l'uranium depuis 1970 (exploitation à partir de 1987). 

Elle voit se côtoyer des populations ayant des niveaux de vie largement supérieur à la moyenne africaine mais 
très diversifiées et en pleine évoluùon. 



25 



Le tableau suivant nous montre le temps de travail nécessaire à un ouvrier pour acheter divers biens (chiffres de 
1982): 



Ville 



Washington Moscou 



Paris 



Johannesbourg 
Blanc Noir 



Riz(l kg) 
Lait frais (1 1) 
Chemise 
Télé couleur 



016 min. 
006 min. 
137 min. 
65 h 



054 min. 
022 min. 
615 min. 
701 h 



015 min. 
008 min. 
208 min. 
106 h 



004 min. 
006 min. 
196 min. 
125 h 



012 min. 
018 min. 
570 min. 
363 h 



Quant au tableau ci-dessous, il indique la part en % du revenu national détenu par les Noirs: 



Part du RN détenu 
par les Noirs 

26% 
40% 



année 

1970 
1980 



En 1983, le PNB per capita était de 2450 S en RSA, de 920 S au Botswana, de 740 S au Zimbabwe et de 210 
S au Malawi. Le taux moyen d'inflation entre 1980 et 1985 était de 13,5%. En 1985, ce taux s'est élevé à 
16,8%, ce qui équivaut à trois fois la moyenne de l'OCDE. L'origine de ce taux d'inflation provient d'une 
croissance des dépenses publiques et s'explique par les chiffres suivants: 



Année 



Poids des dépenses publiques 
en % du PNB 



1980 
1984 



18,7% 
26,3% 



Cet accroissement des dépenses publiques s'explique à son tour par une hausse de la demande intérieure, ce qui 
a entraîné une hausse des importations ci, en corollaire, une baisse des exportations, due aussi à la crise mon- 
diale. Ces effets ont provoqué un déficit de la balance courante et, par suite, une hausse des taux d'intérêt, as- 
sortie d'une baisse des activités et d'un accroissement du chômage. La RSA a été alors contrainte d'assouplir sa 
poliuque monétaire à partir de mars 82, car la baisse du PNB de 82 s'élevait à -1,2%. La reprise de la demande 
qui s'ensuivit a obligé l'Etat sud-africain à augmenter ses importations, ce qui a maintenu le processus infla- 
toire. Pour y pallier, il a fallu introduire une politique monétaire restrictive, dans un cadre international où l'or 
baissait. D'où récession et inflation: celle-ci atteignait en juin 1985, le taux de 16,4%. 

Le blocus financier ouvre néanmoins des perspectives: le Rand baissera, ce qui permettra une reprise des 
exportations. Quant à la politique des dépenses publiques, elle entraînera un reprise de la consommation 
intérieure. Rappelons à ce propos que 600 millions de Rands ont été mobilisés pour lutter contre le chômage. 



L'Afrique du Sud est une réserve de matières première, comme 
chacun sait. Le graphique que nous présente l'institut de statistiques 
Clogus (RFA) nous illustre parfaitement la situation: les chiffres 
sont parlants, comme nous l'indique aussi Marc Donzel dans son 
panorama de la situation économique. Sans ces minerais, les Etats- 
Unis ne pourraient plus poursuivre leurs programmes spatiaux et 
l'Europe verrait son taux de chômage augmenter en flèche. Autant de 
raisons qui devraient nous pousser à réfléchir et à ne pas juger la 
situation de manière manichéenne et sommaire. 



Schatzkammer Sudafrika 

Anteil an den 
Weltreserven 




26 



En conclusion, nous dirions que, siructurellemcnt, la RSA présente une économie moderne, qui a connu un 
gain de productivité important du fait des efforts de formation. Mais cette économie est encore trop dépendante 
des exportations de matières premières. La RSA représente un marché énorme, le premier d'Afrique. 

Conjoncturel lement, l'économie sud-africaine subit l'impact du ralentissement général de l'économie mondiale. 
Le chômage y est en hausse, notamment à cause de l'énorme croissance démographique. L'inflation est élevée 
mais elle est contrôlée, à la différence de ce qui se passe en Amérique latine. 

V. Situation financière 

D'importants investissements étrangers s'opèrent en RSA. En 1982, 10% de ces investissements provenaient 
de Grandc-Breiagne, pour un total de £ 5 milliards (+ £ 6 milliards d'invcsûsscmcnts indirects). Les USA y ont 
investi 5 milliards de S. La RFA y a doublé ses investissements entre 1976 et 1981, passant de DM 43,1 à 
DM 87,5. Mais globalement, l'Afrique du Sud n'est que faiblement importateur de capitaux. Ainsi, entre 1977 
et 1985, les capitaux se sont répartis comme suit: 

R millions 

Capitaux LT (long terme) importés: . 07.441 

Capitaux CT (court terme) exportés: 1 0.805 

Emprunts Banque Centrale: 03.863 

Total capitaux importés: 00.499 

Par ailleurs, la dette extérieure sud-africaine tendait à baisser: 
- septembre 1984: S 19,6 milliards 

-juin 1985: S 17,0 milliards 

Ce qui équivaut à une baisse de 1 3%. 



Néanmoins, la structure économique sud-africaine a évolué vers un accroissement de l'endettement CT, soit un 
total de S 12 milliards, dont 50% à six mois et moins. Cet endettement est dominé par le secteur privé, à en- 
viron 50%. On n'oubliera pas que la baisse du Rand accroît le poids des engagements en USS. Pourtant, de 
1984 au troisième trimestre 1985, la RSA avait remboursé R 8 milliards de dettes CT. 



Globalement, comparée à celle d'autres pays endettés, la position de l'Afrique du Sud est bonne. Le tableau ci- 
dessous indique le poids des dettes par habitant. 

Pays Poids de la dette 

Montant par habitant en USS 

RSA 0760 

Argentine 1 1 80 

Chili 1230 

Australie 1920 

Notons que l'Argentine et le Chili sont en crise; que l'Australie ne l'est pas mais que le poids de la dette par 
habitant est 2,5 fois supérieur à celui de la RSA. 

Le tableau suivant signale la dette extérieure rapportée au PNB et aux exportations: 

Pays % PNB % Exportations 

RSA 39 136 

Australie 25 126 

Argentine 59 435 

Brésil 37 366 

Nigeria 36 146 

Turquie 26 267 

En conclusion, on peut dire que, globalement, la situation financière est saine: 

- l'endettement est raisonnable; 

- la balance commerciale est excédentaire (de R 936 millions en juillet 85); 

- les perspectives de redémarrage économique sont favorables au secteur privé. 



27 



VI. Situation politique et sociale 



Dans ce domaine, non financier par excellence, les points importants pour les institutions financières sont les 
suivants: 

- l'environnement est favorable aux affaires, parce que 

* le gouvernement est engage dans une politique économique libérale; 

* la liberté des changes n'a été mise en cause qu'après le blocus (Rand commcrcial/Rand financier); 

* la rentabilité des investissements est traditionnellement bonne; en 1983, les dividendes pour l'étranger 
s'élevaient à R 2.569 millions, dont 

* par investissement direct: 1.062, soit 41%; 

* par investissement indirect: 1.507, soit 59%. 

La stabilité politique est garantie. 

En septembre 1984, on assiste au début des émeutes déclenchées par les populations noires urbaines, à cause 
du plan d'austérité d'août 1984, du chômage et de l'agitation politique. 

En juillet 1985, les émeutes continuent, l'état d'urgence est instauré dans 36 districts sur 265, soit l/10ème du 
territoire, où les activités de presse sont également restreintes. 

En mars 1986, le gouvernement décrète la levée définitive de l'état d'urgence sur les 27 districts encore concer- 
nés. Il devra malheureusement être réinstauré le 12 juin 1986. 

Le bilan des émeutes est d'environ 1200 tués. Les victimes sont des membres des administrations locales noi- 
res ou des membres des groupes politico-ethniques noirs. L'objectif déclaré des agitateurs (de l'ANC), est de 
rendre le pays ingouvernable. En fin de compte, nous devons constater que 

- les émeutes sont le fait de jeunes désœuvrés qui boycottent les classes et souffrent du chômage; 

- les heurts inter-ethniques ont été nombreux; 

- le gouvernement a poursuivi ses réformes en vue d'instaurer une citoyenneté unique, d'abroger l'«influx con- 
trol» et les «pass» et de procéder en sus à diverses mesures de modernisation; 

- le pouvoir est toujours resté maître du terrain. 

Pour conclure, nous constatons que la situation intérieure n'a manifestement jamais échappé aux forces de 
l'ordre et que le contrôle des activités de presse a conduit les observateurs à une vision plus équilibrée de la si- 
tuation qui a facilité la mission de Mr. Leutwillcr. 

VII. La situation internationale 

L'Afrique du Sud est l'objet de nombreux boycotts et menaces de boycotts, notamment, 

1) le boycott de l'ONU sur les ventes d'armes, les relations sportives et les relations culturelles. Le budget an- 
nuel «anti-apartheid" est de $ 40 millions. 

2) la pression des USA sur le FMI pour décourager les prêts à la RSA. 

3) l'action des groupes de pression américains anti-apartheid, comme VUS Council on Foreign Relations 
(CFR) ou la Commission Trilatérale, créée en 1973, dont sont membres Rockefcller et Butchcr (cf. supra), 
Shultz, Secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères et McFarlane, Conseiller de Reagan pour la Sécurité Nationa- 
le, sans oublier Randall Robinson, qui y est responsable «Transafrica» et instigateur du mouvement anti-RSA 




28 



«Free SA Movemcnt». 

4) l'hostilité des dirigeants du New York Times, du Washington Post, du Time, de Newsweek, dos chaînes 

CBS, ABC et NBC. 

Conclusion: les informations diffusées sur l'Afrique du Sud lui sont généralement défavorables en raison de 
l'action des groupes hosiilcs officiels et du poids des médias américains, dont les responsables sont affiliés à 
ces groupes. Méditons des lors la déclaration de Mr. Lcutwillcr: «Les médias sont toujours intéressés par les 
mauvaises nouvelles parce qu'elles donnent l'occasion de gros titres (...). Même si le gouvernement (sud-afri- 
cain) fait des choses bénéfiques, elles sont mal interprétées à l'étranger». 

VII. La motivation réelle 

La seule motivation plausible pour expliquer le blocus financier de l'Afrique du Sud est donc celle de manœu- 
vres politiques. Des le 2 septembre 1985, le Financial Times écrivait: «L'Afrique du Sud est bien sûr un cas 
très particulier. Du fait de la solidité de l'excédent de sa balance courante, elle pourrait aisément rembourser ses 
12 milliards de S de dettes à court terme en quelques années: le problème est celui de la liquidité nécessaire pas 
de sa solvabilité. La crise a été suscitée presque entièrement par des pressions politiques et non par des pres- 
sions économiques» (article intitulé "SA Wintcr for ihe Banks"). 

VIII. Conséquences prévisibles d'un blocus financier 
prolongé 

Les conséquences prévisibles d'un blocus financier prolongé de la RSA se feraient sentir bien évidemment en 
Afrique du Sud même, sur les finances, l'économie ci le climat politique et social, mais aussi sur l'Afrique 
australe dans son ensemble. 

VIII) A) Conséquences en Afrique du Sud 

Examinons d'abord les conséquences financières: 

- la RSA deviendrait exportateur net de capitaux pendant la période de remboursement des fonds; 

- un contrôle des changes très restrictif devrait cire applique, tendant à réduire les sorties de capitaux; 

- le cours du Rand serait orienté à la baisse; 

- la banque des paiements serait durablement affectée par le remboursement des deues. 

Ensuite, les conséquences économiques: 

a) le non-renouvellement des prêts à la RSA se traduira pour celle-ci par un «manque à gagner» de 1 ,4% en 
terme de croissance, ce qui correspond à 90.000 emplois/an non créés, dont 60.000 pour les Noirs; 

b) la raréfaction relative des capitaux disponibles se traduirait: 

soit par une réaffectation libre de ceux-ci sur les secteurs les plus compétitifs à CT; 

soit par l'instauration d'un contrôle public sur les flux de financement. 

La seconde solution renforcerait l'étatisme mais permettrait de préserver les programmes sociaux à CT comme, 

par exemple, l'effort dans l'éducation des Noirs qui. entre 1979 et 1984, avait vu son budget augmenter de 

430%; le nombre de lycéens noirs a augmenté, lui, de 520% en 10 ans (de 1974 à 1984). La part des dépenses 

relatives à l'éducation dans le budget de l'Etat esi passée de 2,9% en 1979 à 4,6% en 1984; 

c) le ralentissement des dépenses d'infrastructure ei d'investissement. Ainsi, par exemple, l'ESCOM 
(électricité sud-africaine) accroît ses capacités de 6% par an grâce à des emprunts à l'étranger; en 1984, 
l'endettement total s'élevait à R 3,5 milliards. 

Les conséquences politiques et sociales seraient les suivantes: 

a) extension probable du pouvoir de l'Etat; 

b) stagnation et baisse du niveau de vie; 

c) accroissement du chômage par perte de croissance économique; 

d) tensions sociales accrues avec, pour corollaire inévitable, le renforcement des forces de police, actuellement 
très faibles. A litre comparatif, le tableau ci-dessous indique le nombre de policiers pour 1000 habitants en 

RSA 1,6 

au Swaziland 2,2 

au Botswana 2,5 

au Lesotho 2,7 

en France 3,4 (!) 

VIII) B) Conséquences en Afrique Australe 

a) Diminution du revenu des travailleurs immigrés en RSA. 

En 1984, le pays comptait 351.260 travailleurs immigres légaux qui ont envoyé R 677 millions dans leurs 



29 

pays d'origine. En lait, les travailleurs légaux et illégaux forment une masse compacte d'un million de person- 
nes qui provoquent un flux financier d'un milliard de rands. Ce flux a contribué pour 50% au PNB du Lesotho 
en 1983. 

b) Diminution du commerce entre la RSA et les pays d'Afrique. 

En 1984, ces pays fournissaient 2,75% des importations de RSA pour un montant global de R 1,3 milliards. 
La RSA absorbait 17% des exportations du Botswana, 24 % de celles du Swaziland et 34% de celles du Leso- 
tho. 

c) Hausse des prix en RSA se répercutant notamment sur la production d'électricité du Lesotho qui tire 100% 
de son énergie électrique de l'ESCOM, du Swaziland qui en tire 79% et du Botswana qui en tire 52%. En outre, 
la ville de Maputo, au Mozambique, lire 60% de son électricité de l'ESCOM. 

d) Hausse du coût des transports de marchandise: 

Pays % passant par RSA 



Imporl Ex port 



57% 


65% 


70% 


40% 


60% 


50% 


57% 


cuivre: 45% 




plomb: 60% 




cobalt: 40% 



Zimbabwe 
Zambie 
Malawi 
Zaïre 



e) Diminution des possibilités de crédit direct à l'Afrique: 
Total accordé LT: R 350 millions 

Restant dû (sept. 85), LT: R 200 millions 

Total accordé par Banque Centrale: R 300 millions 

f) Erosion des avantages douaniers et fiscaux: 

en 1982/83, on observait les revenus suivants perçus dans le cadre de l'Union Douanière en Afrique Australe: 

Pays R millions % du revenu total 

du pays 

Botswana 116 32 

Lesotho 071 37 

Swaziland 117 61 

On perçoit par ces chiffres quels avantages tirent des pays comme le Lesotho et le Swaziland de la zone-Rand: 
si le Rand baisse, les dettes en devises pèseront plus lourd pour ces pays. 

IX. Conclusion 

Le blocus n'est pas fondé: ni économiquement ni financièrement ni même pour des raisons de stabilité politi- 
que. Il est le pur fruit d'une pression politique. Il est préjudiciable non seulement aux populations de la RSA 
mais à toute l'Afrique australe. Il pose le problème des intérêts des actionnaires et clients des banques: sont-ils 
convenablement protégés lorsque les dirigeants de banque cèdent aux pressions de minorités agissantes et ces- 
sent toute relation avec un client solide, solvable et acquis au système économique libéral? Ne faut-il pas 
revenir à un marché des obligations internationales émises par des Etats souverains et que chaque citoyen serait 
libre d'acheter ou de refuser? 

Marc DONZEL. 




Afrique du Sud: le tournant 

par Trystan Mordrel 



Mouni Moria, à 40 km à l'est de la ville de Pictersburg, osi le point de ralliement du grand rassemblement an- 
nuel de Pâques de l'Eglise chrétienne de Zion, la plus importante des Eglises sud-africaines noires. Sur des ki- 
lomètres, les routes qui convergent vers cette petite ville sont embouteillées par les autobus, les camions, les 
taxis collectifs, les voilures particulières, chargées à refus de fidèles. La foule est si dense que les véhicules 
n'avancent plus et doivent s'arrêter sur place. Plus de 2,5 mi lions de Zionistes de tout le sud du continent 
africain se sont donnés rendez- vous. 

Mais celui qui s'adressera à cette foule immense n'est pas un militant professionnel de l'anti-aparthcid, un de 
ces prêtres qui n'ont que le mot «révolution» à la bouche, mais le Président sud-africain P.W Botha lui-même. 
Ce fait, exemplaire de la volonté de dialogue inter-racial du gouvernement, fut passé sous silence par l'ensem- 
ble des médias occidentaux, qui cherchent plutôt à exacerber les conflits. 

Invité à prendre la parole devant les Zionitcs par l'Evêquc B.E. Lckganyane, P. W. Botha s'adressait directe- 
ment à 40% des noirs sud-africains, des hommes et des femmes qui refusent la violence comme moyen de ré- 
soudre les problèmes du pays: «Noue pays compte de nombreux peuples et de nombreuses communautés. 
Dans l'avenir, un seul peuple ne pourra plus dominer les autres. Nous devons gagner ensemble. Dans le passé, 
nous n'avons pas dialogué, ouvrons maintenant une nouvelle page de notre histoire où nous parlerons ensem- 
ble comme nous le faisons aujourd'hui». 

Ce rassemblement du mois d'avril dernier est symptomatique de la réalité du dialogue entre le gouvernement cl 
les différentes communautés noires. Mais cela n'aurait pas été possible sans la profonde mutation que connaît 
depuis près de trois ans le système politique sud-africain. 

Des Noirs déchirés par des haines raciales 

Si la violence existe en République d'Afrique du Sud, elle épargne les blancs et se concentre paradoxalement 
dans les zones réservées aux Noirs. Les diverses populations qui les habitent sont déchirées par les conflits tri- 
baux et politiques. Ces haines inter-elhniques prélèvent un lourd tribut parmi les Noirs, les Indiens et les Mé- 
tis. Entre le 1er mars et le 15 juin 1986, 284 Noirs ont été tués sauvagement par d'autres Noirs, dont 172 par 
le supplice du «collier»; 1125 logements, 347 bâtiments commerciaux et 1 1 églises ont été brûlés par des 
émeuliers. Face à ces drames, il est vrai que les forces de l'ordre ont provoqué d'autres morts, mais la plupart 



31 



du temps lors d'affrontements violents entre différentes factions de la population noire. Selon l'Institut sud- 
africain des relations raciales (hostile au gouvernement), 1.782 personnes sont mortes depuis le début des 
troubles, près de 21 mois plus tôt. 

Il est difficile de faire la part des décès qui résultent directement de l'action de la police ou de l'armée et de ceux 
qui sont le fait d'affrontements raciaux. Par exemple, en décembre 1985, une bataille rangée entre des Zoulous 
et des Pondos a fait plus de cinquante morts; une autre fois, ce sont les Zoulous qui ont mis à sac des quartiers 
indiens et détruit la maison natale de Ghandi. Dans la province du Cap, ce sont les quartiers métis qui organi- 
sent, avec l'aide de la police, des milices d'auto-défense pour se protéger des incursions de jeunes marginaux 
noirs. 

Cette journée du 16 juin 1986, anniversaire des émeutes de Sowcto, a mis tout le pays en alerte. Le gouverne- 
ment a tenté de prévenir une aggravation de la situation en instituant, quelques jours plus tôt, le 12 juin, l'état 
d'urgence qui avait été levé le 4 mars précédent. Dans une allocution au Parlement, le président Bolha justifie 
la décision gouvernementale par la découverte par ses services secrets d'un document interne du parti commu- 
niste sud-africain qui confirmerait les liens entre cette organisation et l'African National Congress (ANC), 
principal mouvement d'opposition en exil et qui dévoilerait des projets subversifs «qui présentent un danger 
réel pour tous les groupes de population du pays», selon le président Bolha. 

Les propos du président, retransmis par la télévision à l'ensemble du pays ont suscité des réactions violentes. 
Le pasteur Allan Boesak, un dirigeant de la petite Eglise métisse du Cap, considéré par les journalistes étran- 
gers comme un porte-parole de l'opposition, a commenté la prestation présidentielle: «Il nous faut reconnaître 
en Afrique du Sud la réalité du mal... la présence du Diable... Satan existe... Nous l'avons vu à la télévision 
essayant d'expliquer ce qu'était l'état d'urgence et pourquoi il était nécessaire. Les membres du gouvernement 
sont des "bêtes", mais l'instauration de l'état d'urgence, la violence, sont des signes de faiblesse, pas de pou- 
voir... et nous ne devons pas laisser notre peur devenir la tombe de notre dignité». 

L'instauration de l'état d'urgence a conduit à l'arrestation d'un millier d'activistes noirs par la police. Ces déten- 
tions n'ont pas été sans effet dans le désamorçage, pour un temps, de la situation explosive régnant dans les 
cités noires. Le lendemain du jour anniversaire, la police public le bilan de la journée: onze morts. L'horreur 
que recouvre ce chiffre ne peut cacher l'échec relatif de l'agitation. Si la grève a été bien suivie, tous les projets 
de manifestations et de troubles n'ont pu être menés à bien. Les raffles de responsables anti-apartheid et la 
mobilisation massive des forces de l'ordre ont interdit toute tentative aux manifestants noirs et aux 
«camarades». 

Il semble que la tactique de la police soit payante, au moins à court terme. La destruction des bidonvilles par 
les Noirs anti-grévistes, les arrestations systématiques, des meneurs ont quelque peu déboussolé les militants 
an ti -apartheid les plus ardents. Mais ces jeunes gens n'ont aucun avenir en dehors de l'activisme politique. 
Ayant abandonné l'école depuis près de deux ans, ils savent que leur avenir est compromis par l'engagement 
politique qu'ils vivent et par leur abandon de l'école. 

Une décennie de troubles 

Au mois de janvier 1976, le Président Vorster déclare au Parlement que la politique de développement séparé 
(l'«apartheid») est réalisable et acceptée par la grande majorité des Noirs. Ceux-ci, dit-il, ne vivent pas dans un 
paradis, mais ils ont comparé leur sort à celui des Noirs dans le reste du monde et ont compris qu'ils s'en ùrent 
bien». Six mois plus tard, les écoliers de Sowcto infligeaient au gouvernement un cinglant démenti en des- 
cendant dans la rue, toujours vêtus de leurs uniformes scolaires, pour protester contre leur éducation qu'ils 
jugent "au rabais" par rapport à celle des élèves blancs. 

A cet argument, le gouvernement rétorque que les fonds attribués à l'éducation des jeunes Noirs proviennent 
des impôts payés par les Blancs. Ces derniers contribuent de manière majoritaire aux finances publiques. Ils 
payent 3.152 millions de rands d'impôts sur le revenu. A titre d'exemple, les Métis ne payent que 77 millions. 
La charge fiscale des Blancs a augmenté de 270% au cours de ces cinq dernières années et ils ne reçoivent en 
retour que 34% des dépenses publiques. Les Blancs étant moins nombreux que les Noirs, chaque élève blanc 
reçoit une part relativement plus importante de fonds publics, à quoi s'ajoutent les sommes importantes que 
les parents versent aux écoles, dans leur grande majorité des institutions privées. 

Mais il est difficile de faire admettre la dure réalité des chiffres à des écoliers qui ne comparent que des éviden- 
ces immédiatement perceptibles. Cette colère des écoliers plonge une nouvelle fois le pays dans la violence. 
Aux campagnes pacifiques des années 50 menées par des hommes comme Nelson Mandela, Oliver Tambo et 
Albert Luthuli qui s'opposaient à l'instauration progressive de l'apartheid, succède une période plus violente. 
La tension monte et se termine provisoirement par un bain de sang à Sharpcville lorsque la police ouvre le feu 
sur les manifestants et fait six cents morts. La répression louche alors l'ANC et son rival le Pan African Con- 
gress (PAC) qui sont interdits. Les dirigeants et les cadres de ces deux organisations subversives sont plongés 
dans la clandestinité sans y être préparés. Ces mesures ont assuré au gouvernement de Pretoria une période cal- 
me de quinze ans. 



32 

Mais les Noirs ne veulent pas se laisser griser par le développement économique. Certes, leur niveau de vie 
s'accroît sans cesse; certes, ils ne souffrent pas de la faim ou de maladies chroniques comme dans les autres 
pays d'Afrique; mais l'homme ne vit pas que de pain. Ils subissent une situaton qui est en contradiction avec ce 
que les prêtres blancs prêchent chaque dimanche à l'église, avec les exposés sur les droits de l'homme qu'ils 
entendent dans les écoles. Comment dans ces conditions ne pas comparer ces beaux discours avec la situation 
qu'ils vivent quotidiennement? Les Noirs urbanisés ressentent profondément ce qui leur semble être une grande 
injustice commise à leur égard. Divers mouvements tentent de donner corps à cette révolte. C'est le Mouve- 
ment de la conscience noire. Il est rejoint par un grand nombre de jeunes Noirs issus d'un système éducatif qui 
les forme pour des débouchés qui n'existent pas pour eux. 

Ce violent sentiment de révolte doit trouver un exutoire. Encouragés par la chute des colonies portugaises, par 
le lâchage des Sud-africains par les Américains lors de l'invasion de l'Angola, le moment semble mûr aux 
Noirs pour obtenir ce qu'ils considèrent comme leur revenir de droit. Mais le gouvernement de Pretoria em- 
prisonne les meneurs du mouvement de la conscience noire et son principal animateur, Steve Biko, meurt en 
prison, devenant un des symboles du mouvement de libération des Noirs. 

Les émeutes de Sowcto en 1976 marquent un point de non retour en enclenchant un nouveau cycle de violen- 
ces et de répression qui, avec des hauts et des bas, se poursuivra jusqu'en 1984, année durant laquelle les 
émeutes ont connu un nouveau regain d'activité. 

Les émeutes de 1984 

Les causes profondes du mécontentement demeurent toujours les mêmes: la qualité de l'enseignement dispensé 
aux Noirs dans les régions blanches, la nouvelle constitution qui exclut les Noirs de la politique au moment 
où les Méùs et les Indiens commencent à y prendre part et la situation économique difficile dont les Africains 
sont les premières victimes. En janvier, les écoliers se mettent en grève pour protester contre la qualité de leur 
éducation. Les élections au Parlement des Métis et des Indiens provoque à nouveau une flambée de violences. 
Le jour du scrutin, 600.000 écoliers cl lycéens, dont 500.000 Métis, boycottent les cours. 

Au mois de septembre, la hausse de 5,50 rands (l'équivalent de 18 FF, 4,5 FS ou 1 1 5 FB) des loyers des habi- 
tations des Noirs, provoque une grève très suivie dans la région de Johannesburg. En quelques jours, 31 per- 
sonnes sont tuées au cours d'affrontements, dont nombre de conseillers municipaux des cites noires assassinés 
par des acuvistes proches de l'ANC. 

L'objectif principal des nationalistes noirs est de perturber les élections au nouveau parlement incarnerai qui 
assure une réprésentation aux trois groupes ethniques considérés alors comme «sud-africains» par le gouverne- 
ment: les Blancs, les Métis et les Indiens. Mais leurs efforts seront sans résultai et le nouveau parlement élira, 
le 5 septembre 1984, P.W. Botha Président de la République à l'unanimité. Au cours du même mois, la vio- 
lence repart dans les écoles, le boycott organisé par les élèves s'étend. A la fin du mois de novembre, près de 
400.000 Noirs oni déserté les salles de classe. Au plus fort du mouvement, 7% des Noirs scolarisés ont fait la 
grève des cours. Selon les chiffres publiés par la police, durant l'année 1984, 175 personnes ont été luées. 




33 



Les haines entre les Noirs 

L'hostilité entre les diverses nationalités noires est un aspect de la question sud-africaine qui ne doit pas être 
sous-estime. Véritable mosaïque d'ethnies, ce pays est une arène où tous les moyens semblent bons pour s'as- 
surer la suprématie au sein de l'ensemble des Noirs. Il existe une nation principale, les Zoulous, qui a conservé 
de son brillant passé historique une grande fierté et la conviction que c'est celle qui doit prendre la tête de l'en- 
semble des Noirs de l'Afrique du Sud. A tout prendre, les Zoulous préfèrent savoir les Blancs au pouvoir que 
les Pondos, les Xhosas ou les Tembus (ndlr: les Tcmbus sont une sous-ethnie xhosa). 

Cette conviction s'appuie sur un incontestable sentiment de supériorité raciale à l'égard des autres ethnies noi- 
res et sur un curieux sentiment de rivalité à l'égard des Blancs qu'ils ont été les seuls à combattre sérieusement 
dans le passe. Les Zoulous savent que leur force vient de leur cohésion nationale, héritage de leur histoire, de 
leur culture et de leur langue. Il est donc important pour eux que les membres de la nation zouloue demeurent 
zoulous où qu'ils soient, sans se laisser tenter par les promesses des mouvements de lutte anti-apartheid qui, 
eux, refusent toute référence à l'appartenance ethnique. 

En effet, les principaux animateurs des mouvements de lutte contre le système sont tous originaires d'ethnies 
ennemies des Zoulous. Ainsi, Nelson Mandela est un Tcmbu du Transkci, sa femme, une Pondo; Oliver 
Tambo, chef actuel de l'ANC, est un Pondo, l'évêque Tutu est, quant à lui, un Xhosa... Pour eux, il est donc 
nécessaire que les Noirs oublient toute identité ethnique, seul moyen, à terme, de réduire à néant la supériorité 
zouloue. Car ils savent tous qu'en cas d'accession au pouvoir des Noirs, les Zoulous ne tarderont pas à prendre 
le pouvoir total grâce au soutien des Blancs. Dans ce cas, les autres minorités ethniques noires, les Métis et 
les Indiens seraient les premières victimes de l'aggressivité des Zoulous et se retrouveraient dans une situation 
de sujétion sans commune mesure avec celle qu'ils connaissent aujourd'hui. 

Fin de l'apartheid 

Progressivement, le gouvernement abandonne les principales mesures qui structuraient l'apartheid. En 1985, la 
loi sur les mariages mixtes et l'article 16 de la loi sur l'immoralité (interdisant les rapports sexuels entre per- 
sonnes de race différente), étaient abolis. En 1986, le laisser-passer, document dont les Noirs avaient besoin 
pour se déplacer à l'intérieur de la République d'Afrique du Sud, l'infamant «pass», est abandonné. Cette déci- 
sion est le résultat d'une démarche entreprise par le Conseil présidentiel, un organisme consultatif multiracial, 
en septembre 1985 auprès du Président Botha. Dans la foulée, le gouvernement supprime un ensemble de lois 
restrictives telles: Black Urban Areas Consolidation Act (1945), Black Labour Act (1964), Black Act (1952), 
Black Affaire Administration Act (1971), Black Labour Act (1972), etc... 

Ces abolitions suscitent des réactions négatives de la part d'une partie de l'opinion blanche mobilisée par les 
deux parus d'opposition de droite, le Parti Conservateur ;t le Parti National Réformé. Dans le courant du mois 
de mai 1985, plus de 30.000 personnes signèrent des pétitions demandant le maintien de la législation. 

Les Blancs sont prêts à admettre que les Noirs, les Métis et les Indiens prennent leur pari dans le gouverne- 
ment du pays, mais en revanche ils sont réticents devant toutes les mesures pouvant affecter leur cadre de vie. 
Cette altitude contraint le gouvernement à respecter pour le moment les deux autres piliers du développement 
séparé: le Group Areas Act (qui fixe les lieux de résidence en fonction de l'appartenance à un groupe ethnique) 
et le Population Registration Act (qui détermine l'appartenance de chacun à un groupe ethnique). 

Les Blancs sont très attachés à la première, qui leur garantit que leurs quartiers d'habitation et leurs écoles ne 
seront pas occupés par des Noirs ou des Métis. Ils craignent que l'arrivée d'habitants de couleur ne fasse tomber 
le prix de leurs maisons et que le niveau scolaire des écoles ne soit mis en péril par un nombre trop important 
d'enfants noirs. 

Quel avenir? 

L'utopie de la règle «un homme une voix» n'est pas seulement mise en cause en Afrique du Sud blanche, mais 
des intellectuels africains ont critiqué cette notion, considérant qu'elle présentait plus d'inconvénients que d'a- 
vantages. Le journaliste nigérian Noël Mahmud Okereke vient de publier un ouvrage dans lequel il étudie la 
situation du pays et conclut qu'accepter la règle de la majorité serait un suicide pour les minorités, en 
particulier les Blancs, les Métis et les Indiens. Noël Mahmud Okereke plaide en faveur d'un système 
confédéral, proche de celui de la Suisse, respectant les particularités ethniques et culturelles de chacun. 

Pour l'instant les perspectives d'avenir ouvertes par la volonté réformiste du gouvernement présidendel demeu- 
rent incertaines. Le gouvernement envisage une confédération sud-africaine d'Etals souverains, noirs et blancs. 
Les «townships» des régions blanches, abritant des Noirs urbanisés, des Meus et des Indiens, recevraient un 
statut de «ville libre»... Chaque cité noire serait dotée de la plus grande autonomie et enverrait des représen- 
tants à un parlement inter-racial devant traiter des sujets d'intérêt commun. 

Le centre des villes blanches comportera un cenLre commercial (le Central business district) ouvert à tous. Les 



34 



Indiens, les Mélis ou les Noirs qui avaient jusque là recours à des hommes de paille blancs pour ouvrir un 
commerce, pourront le faire en leur nom. En outre, le congres du Parti National de l'Etat libre d'Orange, une 
des régions les plus conservatrices du pays a demande au gouvernement de lever l'interdiction séculaire faite 
aux Indiens de commercer et de résider dans la province. 

Le gouvernement se tient à cette politique des petits pas car elle lui permet de ne pas brusquer son électoral. 
Pourtant le temps lui est compté. Chaque nouvelle proposition lui aliène une partie de son élcctorat. Les suc- 
cès des partis d'opposition de droite cl la désaffection croissante vis-à-vis du Parti Fédéral Progressiste sont des 
signes qui ne trompent pas. Les partis conservateurs gagnent 7% de voix par an. Dans la province du Natal, 
traditionnellement libérale, le référendum avait clé approuvé à 75%; aujourd'hui le Parti National n'obtient que 
45% des voix. Si des élections générales avaient lieu aujourd'hui, les tenants de l'apartheid deviendraient la se- 
conde force politique au sein du parlement blanc. C'est ce qui arriverait si les Noirs parvenaient au pouvoir. 

Le gouvernement espère ainsi satisfaire les aspirations politiques de la majorité des Noirs, tout en trouvant un 
compromis permettant de protéger les droits des minorités, les Blancs, les Mélis, les Indiens ci les petites na- 
tions noires. 

Mais l'ANC, le nouveau syndical noir unifié, le Cosaiu, cl les autres partisans de la règle de la majorité sim- 
ple dans un pays qui aurait aboli loulc référence à l'appartenance ethnique, ne sont pas prêts à désarmer cl tout 
projet politique négocié avec le gouvernement sud-africain blanc sera à leurs yeux entaché d'une sorte de péché 
originel indélébile. 

Le conflit semble donc inévitable. En dépit des efforts des modérés des deux bords. Blancs et Noirs soni prêts 
pour l'épreuve de force. Le gouvernement doit irouver une solution pour désamorcer la bombe à retardement. 
Mais ses moyens sont limités et son icmps est compté. , 

Trystan MORDREL. 

ANNEXES 

Editorial du journal noir Sowetan. édile à Sowcto: 

L'hooliganisme à Soweto 

II importe de souligner la patience dont a fait preuve la communauté noire au cours des récentes émeutes. 
Nous craignons cependant que cette patience atteigne ses limites si les Noirs réalisent qu'ils sont victimes 
de hooligans qui souvent, à Soweto, semblent l'emporter sur la raison. 

La semaine dernière, nos bureaux ont été inondés de plaintes émanant de personnes ayant été dépossédées 
«au nom de la lutte menée» ou qui ont eu leur pare-brise enfoncé par des éléments isolés, ignorant appa- 
remment les mobiles des manifestations et se montrant particulièrement brutaux. 

Nous savons de source officielle que nombre de ceux qui sont morts en juin 1976 (époque des premières 
émeutes de Soweto), ont été tués par un ou plusieurs inconnus. C'est ce que l'on verra dans les rapports of- 
ficiels. 

Simple est la raison de ce phénomène: de nombreux protagonistes ont profité de la situation de chaos pour 
régler de vieilles querelles ou simplement pour s'adonner au vol et au crime. Nous sommes persuadés que 
ceux qui ont sacrifié leur vie pour une cause juste ne reposeront pas en paix tant que régnera le hooliga- 
nisme. 

La semaine dernière, des gens sont descendus dans la rue et ont commencé à lapider les voilures. Pour quel 
motif? Ces personnes dont la propriété est aveuglément détruite sont victimes du système de ce pays au 
même titre que d'autres. Lapider leurs voilures ou les dévaliser changera-t-il la situation en un sens positif? 
Nous comprenons que ceux qui organisent ces manifestations ne peuvent être tenus pour responsables de 
ces éléments violents. Nous savons que, dans la mesure du possible, toutes les organisations qui mettent 
sur pied ce genre d'événements tiennent à leur donner un caractère pacifique. La plupart des dirigeants res- 
ponsables ont assurément condamné la violence. 

Ces organismes doivent cependant réaliser que la patience des citoyens a ses limites. Il est certain que les 
actes de hooliganisme se révéleront contre-productifs et entacheront le nom et l'image d'organisations qui 
les auront inspirés. Nous réitérons notre exhortation à la communauté à s'abstenir de tout acte de violence à 
l'encontre de leurs frères. La violence engendre la violence et le cercle vicieux peut devenir irrémédiable 
jusqu'à échapper à tout contrôle. 

Ce genre de sauvagerie aura également pour conséquence que les citoyens perdront confiance dans leurs diri- 
geants noirs et remettront en question le bien-fondé des manifestations. Nous savons que toutes les orga- 
nisations se joindront à nous dans notre appel pour que cesse le hooliganisme. Il ne profile à personne. 

Johannesburg, 18 septembre 19S4. 




35 



Les appels de Desmond Tulu en faveur de sanctions économiques contre l'Afrique du Sud ont suscité de 
nombreuses réactions hostiles. Voici un exemple de l'opinion blanche: 

Quels sont les objectifs de l'évêque Tutu? 

L'appel de l'évêque Desmond 'l'uni à la communauté internationale pour que soient appliquées des sanctions 
punitives contre le gouvernement sud-africain lui a évidemmet valu le soutien de quelques éléments d'extrê- 
me-gauche et d'autres ennemis de l'Afrique du Sud. Cependant, bien d'autres personnes et institutions res- 
ponsables ont de bonnes raisons pour faire endosser à l'évêque (lauréat de différents prix internationaux pour 
la paix) l'initiative de nombreux hauts faits du genre. Surtout si l'on songe aux répercussions destructrices 
qu'un appel émanant de lui pourrait engendrer. 

De quel mandat se réclame donc l'évêque anglican de Johannesburg pour tenter ainsi d'inciter les autres à 
imposer des sanctions contre l'Afrique du Sud? La majorité des institutions économiques sud-africaines de 
bonne notoriété et de nombreuses autres à l'étranger, ainsi que les responsables des Etals noirs indépendants 
et autonomes, ont écarté cette opinion pour les reformes constitutionnelles. Ils l'ont qualifiée d'auto-des- 
tructrice et de contre-productive. Celte opinion est partagée par la plupart des autres pays d'Afrique australe 
ainsi que par les gouvernements américain, britannique et ouest-allemand. 

On assiste à une certaine anxiété générale quant aux répercussions éventuelles qui découleraient inévita- 
blement de la campagne que mène aujourd'hui ouvertement l'évêque Tutu. Surtout maintenant que l'Afrique 
du Sud est aux prises avec une récession économique particulièrement grave. Cela ne peut qu'engendrer da- 
vantage de chômage, de pauvreté et de misère. 

La stratégie visant à saigner le gouvernement blanc est vaine et ne peut qu'engendrer des malheurs infinis. 
Ainsi, Mme Helen Suzman (opposant déclaré de l'apartheid au parlement blanc depuis vingt ans) a déclaré 



36 



qu'elle aurait soutenu la campagne de sanctions si' elle aveail eu la moindre chance d'aboutir et de renverser 

le gouvernement. Mais c'est peine perdue. 

A quoi tend exactement l'évêque Tutu avec sa politique dangereuse, sinon à une violence accrue? 

Die Burger.Cape Town, le 4 avril 1986. 




Ci-dessous, un article du journal noir de Soweto, le Sowelan. montrant combien cruciaux étaient les clivages 
raciaux parmi les Noirs d'Afrique australe: 



Une situation complexe 



Nous ferions bien d'abandonner l'idée selon laquelle les Noirs d'Afrique du Sud ne' seraient pas profondément 
affectés par les conflits tribaux qui souvent confinent à la haine. Lorsque les Occidentaux —et souvent les 
Sud-africains blancs— nous reprochent nos profondes divisions tribales, nous tournons le dos avec dédain. 
Nous rétorquons que dans les cités noires, au moins, il n'existe aucune friction de ce type. 
Nous sommes pour le moins ébranlés en apprenant que soudain, une bataille a éclaté entre Zoulous et Pondos. 
Ce sentiment a pour origine l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes et cette idée est bâtie sur une 

illusion. 

Nous ferions bien de voir l'amère vérité en face. Nous ne sommes pas très différents des Noirs vivant en d'au- 
tres parties du continent quant à nos affiliations tribales. 
Notre tendance à nous retrancher derrière certains masques causera notre perte. 

En fait, si les différences tribales ne sont pas apparentes dans les cités noires et les régions urbaines, cela est 
dû aux circonstances. Les mariages entre membres de communautés différentes sont chose courante. De plus, 
nous autres Noirs urbains, pratiquons les principales langues noires. 

Sur le plan politique, nous sommes méfiants à l'égard de la tactique du gouvernement consistant à diviser pow 
régner. Nous avons donc tendance à nous replier sur une unité noire et à refuser tout caractère tribal. Cette 
altitude est souvent payante, bien que d'autres forces en RSA nous fassent nous pencher sur les appartenances 
tribales. Nous avons par exemple les Pondos des régions urbaines qui réagissent lorsque leurs parents et amis 
sont attaqué par les Zoulous. Par ailleurs, ces mêmes Zoulous déversent du fiel sur les Pondos jusque dans les 
régions urbaines. 

Nous devons finalement admettre que nos différends tribaux sont attisés par le gouvernement. Cela, vu les 
exigences du système d'apartheid. 

Des intellectuels disent que les Zoulous et les Pondos se battent pour des questions territoriales. C'est proba- 
blement une des causes de ce conflit. 

Selon des renseignements dont nous disposons quant à la situation prévalant dans de nombreuses parties du 
Natal, on incite les Zoulous à regarder d'un œil malveillant les Noirs de langue Xhosa. Il importe peu que 
vous soyez tel ou tel type de Xhosa, on vous classe vite fait comme un Pondo. 
La situation est à ce point primaire et ridicule. 

Nous avons bien peur que les dirigeants des foyers tribaux et leurs soi-disants organisations culturelles soient 
également responsables de cette sauvagerie. Dès que les tribus se considèrent non seulement différentes des au- 
tres mais supérieures à elles, les questions territoriales — et même les litiges à propos des femmes — prennent 



37 



une tournure franchement étrange. 

Ceci n'est pas une attaque contre les 'Loulous ou contre les Pondos. C'est une approche de l'existence que mè- 
nent la plupart des Noirs en Afrique du Sud. Il ne fait aucun doute que si vous vous rendez au Bophuthatswana, 
vos chances d'être bien traité varieront selon que vous êtes Tswana ou non. Si vous vous rendez au Venda, 
votre appartenance tribale pourra décider de votre sort. Au KwaNdebele, la situation est des plus déplorables. 
Des gens s'entreluent en raison des frontières politiques que leur ont imposées les politiciens blancs. 
Si les Swazis sont connus pour leur attachement au tribalisme, on peut s'imaginer qu'il s'agit presque d'une 
tendance nationaliste. Mais pour les Sud-africains, persister dans celle voie offre des perspectives peu encou- 
rageantes pour l'avenir. 

The Sowetan, 

Johannesburg, 28 janvier 1986. 




SUITE DE L'EDITORIAL (page 2) 

pire: ils refusent, comme le révérend Boesak (4), toute espèce de concession; ils désirent punir l'Afrique du Sud 
par des sanctions qui causeront le marasme économique pré-révolutionnaire qu'ils appellent de leurs voeux. Pour 
eux, tout dialogue constructif vers un développement séparé des différents peuples sud-africains doit être saboté. 

En effet, le faux humanisme occidental ne peut accepter ce type raisonnable de développement, basé sur la 
détention, pour chaque ethnie, d'un territoire propre et respectueux des différences ethniques. Ce faux humanisme 
refuse aux peuples ce «souci d'eux-mêmes», amorce d'une sérénité existentielle, d'une force dialoguante. Il désire 
empêcher l'affirmation de l'être collectif des ethnies sud-africaines pour les fondre dans un nouveau melting-pot. 
C'est ainsi que la solution à long terme proposée par les occidentaux néglige les différences des peuples sud- 
africains et les fait ainsi régresser au stade animal commun de la conscience d'espèce, pensée en terme 
d'«humanité», concept strictement biologique, dépourvu de tout contenu historique et culturel, donc de tout adstrat 
proprement humain. Cette solution, basée sur une conception zoologiquc et indifférenciée de l'humanité est 
paradoxalement la plus raciste et la plus in-humaine qui soit, puisqu'elle nie l'aspect culturel et historique qui 
distingue l'homme de l'animal. 

GertDEVILLIERS. 

Notes 

(1) 2,5% de croissance en 87 (même croissance prévue en 88) après 1,5% pour 85 et 86. 

(2) 6 millions de Rands en 87. 

(3) Est-ce un crime d'être la maîtresse d'un Blanc? 

(4) Pasteur métis. Il déclara lors d'une conférence le 23/1/83 à Johannesburg: «Nous voulons tous les droits. Nous 
les voulons ici dans une Afrique du Sud unifiée. Nous les voulons maintenant...». 



Carte 41 




Comme l'Europe domine l'hémisphère Nord, l'Afrique du Sud domine géosiraiegiquemenl l'hémisphère 
Sud : non seulement ce pays esl à peu près équidistanl de l'Inde et du Brésil, de Singapour et du Canal 
de Panama, mais il esl le seul au monde à être également équidistanl de Pékin et de Washington, de 
Londres et de Paris, de Bonn et de Moscou. Il occupe le versant Sud de la puissance politique et écono- 
mique mondiale, entièrement concentrée au Nord. Le bastion «sud-africain» englobe en réalité la Répu- 
blique sud-africaine, le Transkei, le Sud-Ouest africain, la Rhodésie et le Botswana. 



"Un point d'appui pour 
soulever le monde" 
Géopolitique de l'Afrique australe 

par Robert STEUCKERS 



Depuis l'accession de Reagan au pouvoir, les Etais-Unis oni adopté une attitude "pragmatique" à l'égard de la 
RSA, ont décidé de pratiquer "a consiructive engagement", à la condition expresse toutefois que l'Afrique du 
Sud renonce à son modèle de développement autonome cl accepte les critères économiques dictés par l'Améri- 
que, critères que celle-ci drape dans la "moralité". De manière expresse, les porte-paroles de la Maison Blanche 
ont déclaré que les propositions sud-africaines en matière de défense commune des eaux de l'Atlantique Sud et 
de l'Océan Indien passaient au second plan et que les reformes intérieures, c'est-à-dire l'abrogation de l'apartheid, 
constituaient l'objectif numéro un de la diplomatie américaine dans cette région du monde (Cf. "US policy on 
SA has a basic condition", The Sunday Times, 4/1 1/1984). C'est pourquoi, en dépit des propositions d'allian- 
ces militaires suggérées par la RSA, les Etats-Unis font pression sur leurs propres firmes pour qu'elles cessent 
d'investir en Afrique Australe. 

Une subordination du militaire à la "morale"? 

En guise de conclusion, nous serions tentés de dire que les Etats-Unis placent la "morale" au-dessus de leurs 
intérêts militaires les plus évidents... Mais une telle attitude contredit de manière trop flagrante les principes 
d'action les plus naturels de la diplomatie et les règles les plus élémentaires du siruggle for life entre les na- 
tions. Il serait naïf de déclarer que les Etats-Unis pratiquent en Afrique Australe une diplomatie masochiste, 
contraire à leurs intérêts de grande puissance. Si les Etats-Unis placent aujourd'hui avec Reagan comme hier 
avec Carter la "morale" au-dessus d'une politique d'alliance militaire, c'est que leurs intérêts nationaux, en l'oc- 
currence leurs intérêts économiques, coïncident avec celte subordination du militaire à la "morale". 

Comment expliquer cette subordination, en apparence contraire à toute saine logique politique? Par l'histoire 
même de l'Afrique du Sud. Les "treks" des Bocrs entre 1835 et 1837 correspondent à une vieille nostalgie 
européenne, celle de former des républiques paysannes libres, autonomes, économiquement auto-centrées. 



39 



purement agraires et libres de toute immixtion étrangère, notamment celle de la couronne britannique qui 
venait de s'arroger la Province du Cap. Après une quantité d'escarmouches, une première guerre des Bocrs, en 
1881, se termine par la déconfiture britannique. Entre-temps, les mines d'or connaissent une expansion 
croissante, ce qui attire les capitaux internationaux et les convoitises des banquiers de Lombardstrect (la Wall 
Street du XIXème). Ce monde de la finance internationale incitera le gouvernement britannique à déclencher 
une seconde guerre des Bocrs, la plus connue, afin de s'emparer définitivement des deux républiques paysannes 
libres de l'Etal d'Orange et du Transvaal. Cette guerre atroce, qui inaugure tristement l'ère concentrationnaire, 
détruit 60% de la richesse nationale des républiques boers. La "liberté" au vieux sens européen du terme cède le 
pas à l'économie mondialiste: les républiques sont englobées dans le système économique mondial et perdent 
ipso facto leur autonomie. La famille Oppenheimcr peut commencer à construire son empire capitaliste. Mais, 
dans les quatre "colonies" britanniques, la résistance nationale va contrecarrer ce projet. De 1910, année où ces 
quatre colonies deviennent un dominion, celui de l'Union Sud-africaine, jusqu'en 1961, où cette union 
proclame son indépendance totale à l'égard de la Grande-Bretagne et du Commonweallh, le combat Bocr n'a pas 
cessé contre le libéralisme mondialiste britannique. 

L'affrontement de deux économies 

Aux Volkskongrcsscn (congrès du Peuple) de 1938 et 1939, les nationalistes Kestell et du Plcssis réclament la 
constitution d'une puissance économique autonome pour les Afrikaaners. Du Plcssis, adepte d'un socialisme 
pragmatique et populiste, entonne un plaidoyer pour la création d'un capital coopératif. El il ajoute: "une 
puissance d'argent basée sur du sable ne constitue nullement l'objectif de nos efforts, car celte puissance serait 
aux mains de l'étranger. Ce n'est pas là la voie qu'ont choisie les Afrikaaners". Dès celte époque, au-delà de la 
querelle raciale, deux économies vont s'affronter: l'économie mondialiste, portée par les Britanniques d'Afrique 
du Sud et par le système Oppenheimcr, et l'économie nationale, portée par les descendants des Trekkers. Sur le 
plan géopolitique, cctlc opposition va se révéler porteuse d'histoire. 

Le défi de Cecil Rhodes 

En effet, à celle époque où l'impérialisme est roi, Cecil Rhodes rêve de relier Le Caire au Cap par chemin de 
fer et de placer l'intégralité de cette ligne sous contrôle britannique. Pour réaliser ce plan, il faut sauter au- 
dessus de l'obstacle que constituent les deux petites républiques bocrs. La guerre des Bocrs se déclenchera dès 
lors pour trois raisons: 1) l'inclusion des mines d'or et de diamants dans la sphère d'une économie mondialisée, 
2) l'annihilation d'un système politique de paysannat libre qui incite les peuples d'Europe à rejeter les jougs 
absolutistes et, enfin, 3) la réalisation du plan de Cecil Rhodes. Les Britanniques auront la rage de vaincre les 
deux républiques paysannes car ils savent que l'Europe, en son for intérieur, prend parti pour les Boers. Les 
Allemands y investissent des capitaux colossaux et construisent, avec l'aide des Hollandais, un chemin de fer 
entre Witwatersand cl la côte mozambicaine de l'Océan Indien, sous juridiction portugaise. Cette ouverture sur 
une mer entièrement dominée par l'Empire britannique de trois puissances européennes est considérée par l'An- 
gleterre comme un insupportable défi. C'est Bismarck, européocentriste, qui empêchera une coalition euro- 
péenne contre l'Angleterre, arguant que l'équilibre de noire continent était trop fragile pour être mis en jeu. 
L'Empereur d'Allemagne Guillaume II est, lui, moins prudent: il rappelle sans cesse les liens de sang qui 
unissent Boers et Allemands; à la suite d'un putsch avorlé au Transvaal, fomenté par Rhodes, il congratule 
ouvertement le gouvernement Kruger et le félicite d'avoir contrecarré les visées britanniques. Les Boers 
s'imaginent dès lors que l'Allemagne interviendra à leurs côtés. L'Angleterre adopte la stratégie suivante: elle 
exige que les républiques donnent le droit de vote aux mineurs et chercheurs d'or blancs n'ayant pas la 
nationalité de l'Etat du Transvaal ou de l'Etat d'Orange. Kruger refuse pour la simple raison que son peuple 
n'est plus majoritaire dans son pays, du fait que le boom minier a drainé une population très hétérogène mais 
essentiellement blanche (les "Uitlanders") dans les villes nouvelles qui s'étendent comme des champignons. 
Kruger déclare au dernier messager britannique venu le voir: «Vous ne voulez pas le droit de vote, vous voulez 
nous voler notre pays!». La guerre éclate, l'Allemagne livre du matériel mais n'intervient pas directement, 
l'Europe prend parti pour les Boers mais l'Angleterre emporte la victoire. 

Lénine pour l'apartheid? 

Mais celte victoire n'imposera pas définitivement le principe d'égalité, c'est-à-dire, en fait et nonobstant la co- 
loration "morale", la capitulation des fondateurs des deux républiques au profit des Britanniques. Cinq années 
après la signature du traité de paix, la démocratie de style britannique porte les anciens "jusqu'au-boutistes" 
Botha, Smuts et Hertzog au pouvoir. En 1910, le 31 mai, les deux républiques, la colonie du Cap et le Natal 
forment ensemble l'Union sud-africaine et adoptent une constitution ségrégationniste. Tous les Blancs y adhè- 
rent, Britanniques comme Afrikaaners. Mais la lutte entre le principe libéral de mondialisation de l'économie et 
le principe autarcique des nationalistes boers n'est pas terminée pour autant. En 1922, les socialistes et les 
syndicalistes se révoltent contre l'admission de Noirs à certaines professions. Leur slogan: "Prolétaires de tous 
les pays, luttez pour une Afrique du Sud blanche!". Lénine approuve. La troupe tire sur les émeuliers. La mo- 
rale à tirer, aujourd'hui, de cet événement historique, c'est qu'il y a soixante ou septante ans, la gauche prenait 



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parti pour les Bocrs et la politique de ségrégation et la droite libérale favorisait l'intégration des races. Et de 
cette morale, nous devons tirer la leçon suivante: la situation actuelle en RSA ne peut en aucun cas s'analyser 
selon les schémas manichéens que propagent les médias d'Occident. Le clivage gauche/droite est ici également 
inopérant: la gauche ouest-européenne, avec des théoriciens comme Lipieiz du parti des Verts à Paris, Grjébine 
proche du CERES, Lambert de la Revue Nouvelle et du parti Ecolo à Bruxelles, Werner Mayer-Larsen du 
Spiegel, Philippe Messine du Monde Diplomatique, Samir Amin, l'économiste égypûen qui réclame la dé- 
connexion des économies du Tiers- Monde par rapport au système mondial, etc., cette gauche donc, s'est faite, 
avec raison, l'avocate de l'auto-centragc de nos économies, favorise les projets d'investissements locaux ou 
grand-européens et prône, à l'instar des Kathedersozialisten du XIXème, l'autarcie européenne. Comment peut- 
elle des lors refuser aux Bocrs ce qu'elle réclame pour la classe ouvrière européenne? A droite, où l'on aime au- 
jourd'hui se pavaner dans les frusques du libéralisme, version XVIIIème, on n'est pas plus logique quand on 
défend l'Afrique du Sud. Quand un Jean-Marie Le Pen, ou tout autre polémiste, politicien ou journaliste dit de 
"droite", manifeste sa solidarité avec l'Afrique du Sud conjointement à son hostilité aux syndicats français, on 
est parfaitement en droit de lui demander quelle est la logique de ce bricolage de slogans? Et on est en droit de 
lui poser une question perfide: que pensez-vous. Monsieur Le Pen, en tant qu'historien, de la révolte des 
ouvriers sud-africains de 1922? 

Une très grande Afrique du Sud 



Mais ce pilpoul des cafés de commerce européens nous occulte l'enjeu réel que représente l'Afrique australe. 
Revenons à l'histoire. En s'affirmant petit à petit, entre 1910 et 1931, année où l'Union sud-africaine accède à 
l'indépendance formelle au sein du Commonwealih, les Afrikaaners chercheront à créer une plus grande Afrique 
du Sud, "a Greatcr South Arrica". Première étape: l'absorption du Bctschuanaland (l'actuel Botswana), du Swa- 
ziland cl du Basutoland (l'actuel Lesotho). Deuxième étape: arriver à créer une grande confédérauoji sud-équato- 
riale avec les possessions portugaises et le Congo belge (l'actuel Zaïre). Le projet renoue là avec une vieille 
idée allemande, celle de la Mittelafrika, s'étendant de l'Atlantique Sud à l'Océan Indien, de l'embouchure du 
fleuve Congo à Zanzibar. Pas étonnant dès lors que les Britanniques chercheront à tout prix à torpiller ce pro- 
jet. Comment opèreront-ils? En essayant de créer un dominion fidèle au nord de l'Union, dominion rassem- 
blant la Rhodésie du Nord (l'actuelle Zambie), le protectorat du Nyassaland (l'actuel Malawi) et la Rhodésie du 
Sud (l'actuel Zimbabwe). Pour les Britanniques, ce nouveau dominion plus aisément contrôlable servirait de 
barrage à l'expansion boer et surtout de pion contre la constitution d'une vaste zone semi-autarcique au sud de 
l'Equateur, indépendante du système d'échanges internes qu'était le Commonwealth. 

Car c'est bien là que réside le problème sud-africain tout entier: le refus par les Britanniques d'abord, par les 
Américains ensuite, de voir se créer une zone totalement auto-suffisante dans l'hémisphère australe, capable de 
se passer de toute aide et de toute importation européenne ou américaine et, de surcroît, maîtresse des minerais. 
La stratégie de la balkanisation, celle de diviser pour régner, s'impose en Afrique équatoriale comme en Europe 
et surtout comme partout ailleurs sur le continent africain, ce qui a scellé l'effondrement de l'espoir panafricain, 




. . . . i Sùdafrikanische 
' Protektorate 



La «Grande Afrique du Sud» comprenant l'Union Sud- 
Africaine au Sud et les Rhodésie au Nord (avec le 
Nyassaland) aurait pu constituer unpôle indépendant de 
Londres comme le souhaitaient les Boers et les colons 
britanniques non inféodés aux grandes instances capitalistes. 
La logique britannique a été de diviser pour régner: de 
fractionner en deux dominions ce qui aurait pu n'en faire 
qu'un seul. Avec l'indépendance de la RSA en 1961 . la 
logique impérialiste anglo-américaine a été d'attiser les 
querelles entre Africains Blancs et Noirs de façon à 
balkaniser l'Afrique australe et lui interdire l'envol brillant 
que ses richesses lui permettraient. Au fond, celte logique de 
balkanisation est exactement la même que celle pratiquée en 
Europe. 



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une certaine autonomie. L'affaire Kiessiing, qui avait mobilisé les médias en janvier 1984, le prouve 
amplement. Ce général ouest-allemand, bras droit de Rodgers au QG de l'OTAN à Mons-Casteau, souhaitait 
que les Européens de l'OTAN puissent s'organiser de manière plus autonome et puissent répondre plus 
souplement à des défis diplomatiques régionaux. Kiessiing voulait que se poursuive la Doctrine Harmel de 
dialogue inter-européen et que soit abandonnée la nouvelle guerre froide inaugurée par l'Administration Reagan. 
Mieux: Kiessiing voulait que l'OTAN abandonne sa stratégie de limitation au théâtre européen d'un éventuel 
conflit nucléaire en Europe. En tant qu'Allemand, Kiessiing ne pouvait admettre que sa patrie serve de terrain 
de combat sans pouvoir tenter au moins une solution diplomatique. 

La géopolitique allemande avait une dimension européenne et c'est heureux que la pensée politique française 
soit en train de la redécouvrir et de la rééditer aujourd'hui. Elle souhaitait avant-guerre que les relations interna- 
tionales ne soient plus dominées par les seules thalassocraties britannique et américaine, qui avaient éliminé la 
marine allemande à Versailles en 1919 et imposé une limitation de tonnage à la France et à l'Italie en 1923 
(Georges Valois s'insurgera contre ses mesures). Dans plusieurs régions du monde, en Inde, dans le cône sud 
du continent latino-américain, en Europe et en RSA, se dressent de nouvelles puissances qui ne peuvent ac- 
cepter sans conditions la tutelle imposée par Washington, sous prétexte que Moscou risque de frapper. Or 
Moscou a plutôt montré une radicale incompétence en Afrique. Les liens tissés entre Machel et Botha, le dia- 
logue entre l'Angola et l'Afrique du Sud, prouve que la présence soviétique en Afrique n'est finalement plus 
qu'un souvenir. Le défi du XXIème siècle qui frappe à notre porte, c'est précisément de remplacer une économie 
mondialiste qui craque de toutes parts par des zones semi-aularciques auto-cenlrées. 

Gagner la bataille des médias 

Les nations candidates à jouer un rôle déterminant dans ces futures confédérations doivent gagner la bataille des 
médias. Pour la RSA, il s'agit de rappeler, notamment aux forces de gauche, que Lénine bénissait l'apartheid et 
condamnait la politique des grands groupes capitalistes en Afrique australe, favorables, eux, à l'égalité des 
droits. Et qu'en conséquence, les discours anti-sud-africains aujourd'hui apparaissent particulièrement puérils 
quand on se réclame par ailleurs de la tradition socialiste ou marxiste européenne. Plus importante à mes yeux 
est cette option actuelle de la gauche politique et intellectuelle qui préconise l'aulo-centrage des économies et la 
déconnexion vis-à-vis des institutions mondialisles. Auto-centrage et déconnexion qui trouvent d'ailleurs un 
large écho dans le Tiers-Monde: la Chine de Mao l'a pratiquée hier en enthousiasmant les jeunes contestataires 
européens, Kwame Nkrumah s'est fait l'avocat de cette forme moderne d'autarcie en Afrique Noire, l'Egyptien 
Samir Amin vient d'exprimer cet espoir avec brio dans un livre récemment paru à Paris... Et c'est là préci- 
sément que le bât blesse puisqu'on peut être simultanément partisan de l'émancipaùon du Tiers-Monde sur base 
de l'auto-centrage des économies et admettre que l'Afrique du Sud, en accord avec les forces qui sous-tendent 
son histoire, puisse se trouver une solution confédcraliste conforme à son passé et impliquant aussi une forme 
d'auto-centrage économique, tel que l'avaient préconisé les orateurs nationalistes Kestell et du Plessis en 1938 
et en 1939. Dans les discours médiatiques européens d'aujourd'hui, tant la gauche que la droite manquent de 
cohérence et celte absence de cohérence provoque une dépolitisation par irréalisme et par inculture historique. 
Ces deux maux constituent l'assise de l'assomption de l'Europe dans les limbes de la transhistoire, où végètent 
nos peuples faute d'informateurs sérieux et d'hommes politiques valables. 

Reste la question raciale. Les discours dits "racistes" ou assimilés comme tels ne sont finalement que paroles, 
tout comme sont vaines paroles les discours anti-racistes propagés par les médias occidentales. Ces discours 
relèvent du domaine des sentiments, pas du domaine de l'analyse politique sérieuse qui, lui, ne retient que les 
phénomènes de puissance politique. Le fond du problème racial sud-africain réside dans la distribuùon inéqui- 
table des terres. Le géopoliticien allemand Wallhcr Pahl avait déjà milité, entre 1937 et 1939, pour une redis- 
tribution des terres aux paysans noirs, de manière à ne pas condamner les ethnies non blanches à la dépendance 
économique totale. Comme le déclarait un citoyen sud-africain à Michel Droit: "Nul ici ne devrait avoir le 
pouvoir de dominer l'autre. Ni le plus fort numériquement ni le plus fort techniquement et culturellement". La 
tâche des Sud-Africains est immense; elle doit parvenir à harmoniser les desiderata de plusieurs dizaines d'eth- 
nies sans léser personne. Mais n'est-ce pas le cas également en Europe, où la nécessité d'unir les efforts de tous 
nos peuples se heurte bien souvent à des mécompréhensions dramatiques, dictées parfois par de bonnes inten- 
tions, comme dans le dialogue franco-allemand sans cesse avorté? Ou dans le dialogue avec le monde slave, 
dont nous ignorons tout de l'histoire, ici à l'Ouest? 

Les dettes en guise d'épée de Damoclès 

L'avenir des relations entre l'Europe et la RSA dépendra de l'interdépendance entre les deux régions mais aussi 
du degré d'autonomie économique qu'elles pourront chacune acquérir. Certes l'Afrique du Sud doit vendre ses 
minerais dans l'hémisphère nord si elle veut survivre économiquement. Mais si les banques américaines accu- 
lent la RSA à l'illiquidité, un appauvrissement généralisé frappera toutes les ethnies de l'Afrique australe qui 
répondra, comme l'URSS, par la création d'une industrie autonome produisant des biens de moindre qualité 
mais suffisants pour son marché intérieur soustrait, à cause du boycott, à la concurrence internationale. La 
RSA se verra alors contrainte de refuser de payer ses dettes aux banques américaines et de tenter au moins 
d'honorer celles qu'elle a contracté avec les banques européennes. La politique de Washington va-t-elle de ce fait 



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de la troisième voie panafricaine, dont rêvent tous les indépendantistes du continent noir. De plus, ce pôle 
austral se situerait à mi-chemin entre l'Australie et l'Amérique Latine, position géopolitique qui permettrait le 
contrôle de la circulation maritime de l'Atlantique Sud et de l'Océan Indien. La Grande-Bretagne impériale du 
début de ce siècle refusait à toute puissance l'accès direct à l'Océan Indien: ce fut le cas quand les Russes prirent 
pied en Asie Centrale, quand les Allemands construisirent le chemin de fer Berlin-Bagdad, quand les Italiens 
occupèrent l'Abyssinie. A fortiori, elle refusait qu'une de ses colonies, devenue indépendante, réitère la 
révolution américaine, se détache de la couronne et pratique une politique impériale dans une région où elle 
règne sans partage. 

Les succès d'une diplomatie 

Cette volonté d'empêcher le renforcement du pôle sud-africain, les Etats-Unis l'ont reprise à leur compte, tout 
en déclarant vouloir "a constructive engagement", un "engagement constructif". Ces dernières années en effet, 
la diplomaùe sud-africaine avait enregistré des succès prometteurs. Le 16 février 1984, la RSA et l'Angola se 
mettent d'accord pour faire cesser les hostilités par personnes interposées entre les deux pays. L'Angola, avec 
ses 8,56 millions d'habitants est un pays agricole si riche qu'il pourrait être totalement suffisant. En plus, il 
possède du pétrole cl une aile de son parti communisant au pouvoir (le MPLA) est prête à un dialogue plus 
reserré encore avec la RSA. Je me permets ici une petite question perfide: cette aile serait-elle la seule fidèle 
aux idées de Lénine? Le Malawi également est auto-suffisant au niveau alimentaire et entretient de bonnes 
relations avec la RSA. Le 16 mars 1984, Pieter Botha signe un pacte de bon voisinage et de non-agression 
avec le Mozambique de Samora Machel. Mais ce pacte est torpillé par les rebelles du RNM, qui font échouer 
le rapprochement entre les deux pays et la mise en œuvre d'une complémentarité industrielle. L'île Maurice 
entretient désormais de meilleures relations avec la RSA, grâce aux initiatives du leader social-démocrate 
Gaétan Duval, homme toutefois sérieusement contesté au sein de son propre parti. « 

Autre indice de l'hostilité des thalassocraties à rencontre de la RSA: l'embargo rigoureux sur les ventes d'armes 
et de matériels, durant les années 60 et 70, notamment des pièces de rechange pour frégates et des hélicoptères 
anii-sous-marins de type Wasp. Pourtant, lors du Simonstown Agreemcnt, pris à Londres en 1955, Britanni- 
ques et Sud-Africains étaient convenus de renforcer substantiellement la marine de Pretoria et de mettre sur pied 
une force d'intervention capable d'agir au-delà des frontières sud-africaines. Ces accords londoniens ont été pris 
dans le cadre de l'OTAN, organisation qui tirait seule les bénéfices de l'opération, puisque la RSA mettait à 
l'entière disposition de l'Alliance Atlantique sa base navale de Simonstown. Certes les lignes maritimes sud- 
atlantiques n'étaient pas fréquentées, à l'époque, par les navires de guerre soviétiques. Ce qui ne faisait pas ap- 
paraître la région comme menacée. Au cours des années 60, la Grande-Bretagne relire ses navires de l'Atlanti- 
que Sud. Johnson décrète l'embargo sur les ventes d'armes en 1967 et interdit à l'US Navy de fréquenter les 
ports sud-africains. La riposte de Pretoria, qui tente de briser le boycott, prend en 1966 la forme d'une politique 
de dialogue avec les Etats latino-américains, appuyée par le Portugal encore maître de l'Angola et du Mozam- 
bique. L'Argentine est le premier Etat à répondre aux offres sud-africaines, suivie ensuite par le Brésil. En 
1968 et en 1969, des manœuvres rassemblent les marines brésilienne, argentine, portugaise et sud-africaine. Le 
"Cinquième Empire", dont rêvait Dominique de Roux, prenait forme. Qui plus est, la RSA équipe alors son 
aviation de "Mirages" français, exprimant là, en quelque sorte, son soutien au désengagement gaullien vis-àvis 
de l'OTAN. Sous les pressions de l'opinion publique internationale, le Brésil quitte cette ébauche d'alliance. 

Double embargo américain 

Avec l'arrivée au pouvoir du conservateur Heath à Londres et du républicain Nixon à Washington, Pretoria 
croit que son isolement va prendre fin. Au contraire, rien ne bouge. Nixon ne change rien aux dispositions 
prises par Johnson. Quand le travailliste Wilson succède au conservateur Heath, la Grande-Bretagne renforce 
son embargo et dénonce les accords de Simonstown. La France, abandonnant la stratégie gaullienne, se joindra 
aux partisans de l'embargo en 1977. La RSA, parfaitement capable de devenir maîtresse du pôle austral de 
l'Afrique, ne peut opérer son décollage naval et n'acquiert de ce fait pas l'outil pour forger sa politique 
économique, pour concrétiser son projet de confédération sud-équatorial. Les Etats latino-américains ne sont 
pas mieux lotis. Washington prend ombrage de leurs initiatives et jugule le développement de leurs marines. 
Les Etats-Unis dissuadent leurs "alliés" sud-américains de se lancer dans l'acquisition d'armements modernes et 
insistent pour qu'ils consacrent davantage d'efforts à leur développement économique. Résultat de ces 
pressions: les Etats latino-américains se tournent vers l'Europe. Mais là encore, les Etats-Unis s'interposeront. 
Ils feront pression sur la République Fédérale pour faire annuler le contrat de livraison d'une centrale nucléaire 
au Brésil. Le Brésil ripostera en dénonçant tous les accords militaires qui le lient aux Etats-Unis. Mais la crise 
sera de courte durée. 

Avec Reagan, la collaboration reprend tant avec les Sud-Africains qu'avec les Latino- Américains pour s'enliser 
une fois de plus après la Guerre des Malouines. Comme le souligne très justement le géopoliticien français 
Hervé Coutau-Bégarie, l'Occident orchestré par Washington ne cherche pas à ce que se constituent dans l'At- 
lantique Sud des blocs autonomes, en matières de défense et d'économie. Les Américains pratiquent là une 
politique semblable à celle qu'ils pratiquent en Europe: ils refusent que le pilier européen de l'OTAN acquière 



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rapprocher les Européens des Sud- Africains? Nous pouvons l'espérer mais rien ne se dessine à l'horizon pour 
reprendre la politique d'un De Gaulle qui avait livré des Mirages à la RSA, sans se préoccuper des boycotts 
anglais et américains. 

Un humanisme de la différence 



Si les Etats-Unis ont proclamé la Doctrine de Monroe en 1823 et voulu par là que l'Amérique soit aux Amé- 
ricains, nous voulons, nous, que l'Afrique soit aux Africains, blancs ou noirs, et que l'Europe soit aux Euro- 
péens, à tous les Européens qu'ils vivent aujourd'hui à l'Est ou à l'Ouest du Rideau de Fer. Ce souhait im- 
plique précisément une autre logique des relations internationales et un rejet des doctrines et des praxis qui 
postulent une mondialisation de l'économie et un arasement total des cultures et des modes de vie qui ont fait 
l'histoire, les littératures, les créations artistiques des peuples de notre planète. Ce que nous voulons voir 
triompher, c'est l'idée d'un confédéralisme, que ce soit celui suggéré par la RSA, ou celui présenté par l'URSS, 
avec ses potentialités et ses lacunes, l'URSS qui est, ne l'oublions pas, une "fédération d'Etats" ou par les di- 
vers projets qui en Scandinavie, en Europe Centrale ou dans les Balkans n'ont pas encore abouti. Dans la con- 
fédération, les principes fondamentaux de l'humanisme sont préservés, c'est-à-dire les principes fondamentaux 
de celui ou celle qui puit dire "rien d'humain ne m'est étranger". Humain signifiant ici, bien sûr, production 
originale, organique et non schéma conceptuel désincarné. 



Robert STEUCKERS. 



Bibliographie 



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